Culture
« Campagne patrimoniale à Tunis : Citoyens et artistes unis pour la préservation de l’Hôtel du Lac
Depuis août 2025, les réseaux sociaux tunisiens bruissent d’une inquiétude légitime : des palissades métalliques érigées autour de l’Hôtel du Lac, chef-d’œuvre architectural du XXᵉ siècle, ont ravivé les craintes de démolition. Face à cette menace, une coalition d’artistes, d’architectes et de citoyens se mobilise pour sauver ce symbole de la modernité tunisienne, tandis que les investisseurs libyens affirment n’effectuer que des « travaux intérieurs ». Dans ce bras de fer entre mémoire et modernisation, l’âme de Tunis se joue sur un échiquier de béton brut .
L’Hôtel du Lac, un manifeste architectural brutaliste Une audace technique et esthétique
Conçu par l’architecte italien Raffaele Contigiani (1920-2008) entre 1970 et 1973, l’hôtel incarne l’ambition de la Tunisie post-indépendance sous Habib Bourguiba. Sa structure en pyramide inversée, soutenue par 190 pieux de béton enfoncés à 60 mètres de profondeur, défie les lois de la gravité. Le dernier étage, deux fois plus long que le rez-de-chaussée, abrite 416 chambres alignées en une seule rangée, offrant une vue imprenable sur le lac de Tunis.
Tableau 1 : Fiche technique de l’Hôtel du Lac
Paramètre | Détail |
---|---|
Architecte | Raffaele Contigiani |
Période de construction | 1970-1973 |
Hauteur | 10 étages |
Nombre de chambres | 416 |
Matériaux dominants | Béton brut, structure métallique |
Innovation clé | Forme pyramidale inversée cantilever |
Un style révolutionnaire
Avec ses escaliers en porte-à-faux, ses façades en béton brut et sa carrosserie métallique irisée (teinte marron glacé changeante avec la lumière), le bâtiment rompt radicalement avec l’architecture coloniale et la médina. Son design intérieur – linoléum, mobilier orange et rouge – reflète l’esthétique avant-gardiste des années 1970 28. Pour l’historien Ali Ghorbel, « détruire cette icône, c’est renier l’identité de Tunis ».
Légende cinématographique
Sa silhouette évoque le « Sandcrawler » de Star Wars, filmé en Tunisie en 1976. Bien que l’équipe du film ait démenti son inspiration directe (le concept artistique date d’avril 1975, avant le repérage tunisien), la ressemblance nourrit une fascination mondiale, attirant explorateurs urbains et fans de science-fiction.
La chute et les menaces : Décadence et abandon
Privatisé dans les années 1990, l’hôtel ferme en 2000 après des années de mauvaise gestion. Vendu en 2010 à la société libyenne LAFICO (Libyan Arab Foreign Investment Company), il subit un incendie en 2011, accélérant sa dégradation. En 2013, LAFICO annonce sa démolition pour construire un hôtel de luxe, invoquant des coûts de rénovation prohibitifs – estimés à plus de 100 millions de dollars .
Un statut incertain
Malgré un démenti officiel de LAFICO en août 2025 – assurant que « les travaux actuels sont des réhabilitations intérieures » –, l’absence de communication claire des autorités culturelles entretient la méfiance. La Commission nationale du patrimoine avait pourtant acté sa préservation en juillet 2024 .
Infographie : Menaces vs. Arguments de préservation
┌──────────────────────┬──────────────────────────────┐
│ MENACES │ ARGUMENTS PRO-SAUVEGARDE │
├──────────────────────┼──────────────────────────────┤
│ Coût de rénovation │ Valeur symbolique │
│ élevé (>100M USD) │ post-indépendance │
├──────────────────────┼──────────────────────────────┤
│ Dégradation structure│ Rareté brutaliste │
│ (structure métallique│ en Afrique du Nord │
│ affaiblie) │ │
├──────────────────────┼──────────────────────────────┤
│ Pressions immobilières│ Potentiel touristique │
│ (emplacement central) │ lié à Star Wars │
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La mobilisation citoyenne, entre art et mémoire : Campagnes virtuelles et actions terrain
- « Non à la démolition » (2024) : L’artiste Mouna Jemal Siala et la designer Manna Jemal inondent les réseaux sociaux d’images de l’hôtel surmonté de lettres arabes géantes orange – couleur fétiche des années 1970. « L’orange alerte, interpelle et rappelle l’âme des lieux », explique Mouna.
- Explorations urbaines : Le collectif « Lost in Tunis » documente en 2019 l’intérieur délabré (linoléum décollé, téléphones abandonnés), suscitant une vague de nostalgie .
- Plaidoyer institutionnel : L’association Édifices et Mémoires et le Goethe Institut lancent en 2018 le projet « Patrimoini 2 », formant des étudiants en architecture à la pathologie du bâti. Un échec, faute d’accès autorisé au site .
Une cause fédératrice
Le politologue Sami Jallouli résiste : « Détruire l’Hôtel du Lac, c’est effacer l’histoire du tourisme tunisien. Ce patrimoine doit être restauré, pas vendu au profit de centres commerciaux ! ».
L’espoir d’une renaissance : Vers un compromis ?
En juin 2024, un projet de réhabilitation émerge : conserver la structure iconique tout en y intégrant un hôtel de charme, des espaces culturels et un musée dédié à l’architecture tunisienne. La plasticienne Nadia Dejoui y voit « un phare pour la mémoire nationale ».
Tableau 2 : Projet de réhabilitation proposé (2024)
Composante | Détail | Impact |
---|---|---|
Hôtel de charme | 150 chambres haut de gamme | Viabilité économique |
Musée brutaliste | Espace dédié à Contigiani et au mouvement | Attrait culturel et éducatif |
Toit-terrasse | Café avec vue panoramique sur le lac | Destination touristique |
Centre d’art | Résidences d’artistes locaux/internationaux | Dynamisation culturelle du quartier |
Leçons globales
L’hôtel rejoint le « Red List » de SOS Brutalism, classé « en danger » au même titre que le Baghdad Gymnasium de Le Corbusier. Sa sauvegarde pose une question universelle : comment valoriser un patrimoine moderniste sans rentabilité immédiate ? .
Un combat pour l’âme de Tunis
L’Hôtel du Lac dépasse l’enjeu architectural : il incarne l’audace d’une nation en marche. Alors que les pelleteuses rôdent, la mobilisation citoyenne rappelle que les pierres portent une mémoire. Comme le résume l’architecte Sami Aloulou : « Ce bâtiment est un témoignage de créativité et de courage. Le laisser tomber, c’est renier notre propre histoire ».
Annexe : Chronologie clé
Année | Événement | Signification |
---|---|---|
1970-1973 | Construction par Raffaele Contigiani | Symbole de la modernité post-coloniale |
1976 | Tournage de Star Wars à proximité | Création du mythe Sandcrawler |
2000 | Fermeture pour mauvaise gestion | Début du déclin |
2010 | Rachat par LAFICO | Menaces de démolition |
2019 | Reportage de « Lost in Tunis » | Mobilisation internationale |
Juillet 2024 | Décision de préservation par la Commission du patrimoine | Victoire temporaire |
Août 2025 | Palissades et travaux controversés | Nouvelle alerte citoyenne |
« Préservons cette œuvre unique pour que les générations futures puissent s’en inspirer. Ne laissons pas le profit briser l’âme de notre patrimoine » – Nadia Dejoui, Tribune dans L’Économiste Maghrébin.
Par Frida Dahmani, 16 août 2025
Réponses aux questions clés
▸ Pourquoi cette forme si particulière ?
La pyramide inversée permettait de minimiser l’empreinte au sol sur un terrain instable (fondations à 60m) et d’éloigner les chambres des odeurs du lac pollué .
▸ Le lien Star Wars est-il confirmé ?
Non. Les dessins du Sandcrawler datent d’avril 1975, avant le repérage en Tunisie. La ressemblance reste une coïncidence fascinante .
▸ Existe-t-il des jumeaux architecturaux ?
Oui ! L’architecte croate Ivan Straus s’en inspira pour le siège de la société d’électricité de Bosnie (1978), endommagé pendant la guerre .
Encadré : Témoignage d’une artiste engagée
« L’Hôtel du Lac, c’est notre Tour Eiffel à nous. Sa silhouette nous guide comme un phare. En projetant du orange sur ses façades, je rends hommage aux rêves des années 70, ces couleurs qui parlaient d’avenir. »
Mouna Jemal Siala, plasticienne, initiatrice de la campagne « Non à la démolition » .