BUSINESS

Tunisie : qui contrôle réellement nos richesses ? Lecture historique, enjeux de gouvernance et impératif de souveraineté

Published

on

Depuis l’indépendance en 1956, la Tunisie n’a jamais été un pays dépourvu de ressources. Elle possède un potentiel minier considérable, notamment en phosphate, des réserves énergétiques limitées mais stratégiques, des terres agricoles importantes et un espace maritime riche. Pourtant, ces richesses n’ont pas permis d’assurer un développement équitable, ni de garantir une souveraineté économique solide. La question n’est donc pas celle de l’existence des ressources, mais celle de leur gestion, de leur transparence et de la justice dans leur répartition.

Par: Youssef ben Othmen


Un héritage historique lourd : souveraineté proclamée, dépendance maintenue
Au lendemain de l’indépendance, l’État tunisien a placé la gestion des secteurs stratégiques au cœur du projet national. La nationalisation progressive des mines et la création ou le renforcement d’entreprises publiques comme la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) ont symbolisé une volonté d’appropriation nationale.
Pendant des décennies, le phosphate a constitué une ressource majeure de l’économie tunisienne.
Au cours des années 1980 à 2010, la production annuelle s’est souvent située entre 7 et 8 millions de tonnes, faisant de la Tunisie l’un des principaux producteurs mondiaux. Le secteur représentait une part significative des exportations et contribuait régulièrement aux recettes publiques.
Pourtant, cette gestion publique n’a pas empêché la constitution d’une économie de rente, dominée par des élites politico-économiques. Les contrats énergétiques conclus avec des partenaires étrangers ont longtemps manqué de transparence, et les régions productrices sont restées marginalisées.
Après 2011 : parole libérée, gouvernance fragilisée
La révolution de 2011 a permis d’ouvrir le débat public sur les richesses nationales. Cependant, elle a aussi révélé les fragilités structurelles d’un système déjà affaibli.
Le cas du phosphate est révélateur :
Alors que la Tunisie produisait avant 2011 plus de 8 millions de tonnes, la production est tombée, certaines années, à environ 3 millions de tonnes, sous l’effet des mouvements sociaux prolongés, des revendications d’emploi, d’une gestion administrative difficile et d’investissements insuffisants. Cette chute a coûté à l’État tunisien plusieurs milliards de dinars en manque à gagner, y compris en devises étrangères.
Dans le secteur des hydrocarbures, la Tunisie produit du pétrole depuis les années 1960. Les réserves demeurent modestes et le pays est devenu importateur net d’énergie depuis les années 2000.
Mais au-delà des limites géologiques, la gestion des concessions pétrolières et gazières a souvent été perçue comme peu transparente, ce qui a alimenté la contestation sociale, notamment dans des régions comme Tataouine.
Un paradoxe structurel : pays riche en ressources, régions pauvres
Si la Tunisie tire profit de ses ressources, ce bénéfice ne se reflète pas équitablement au niveau territorial. Les zones riches en ressources naturelles — notamment le bassin minier de Gafsa, ainsi que certaines régions du Sud — demeurent parmi les plus marginalisées du pays.
Ces régions présentent :
Des taux de chômage supérieurs à la moyenne nationale,
Un déficit d’infrastructures publiques,
Une faible présence d’investissements structurants,
Et une perception persistante d’injustice économique.
Ce paradoxe nourrit une crise de confiance entre l’État et les citoyens, et alimente une perception largement répandue selon laquelle les richesses nationales profitent davantage aux centres de pouvoir qu’aux communautés productrices.
Gouvernance, transparence et responsabilité : les véritables enjeux
Plus que la question du “vol des richesses”, c’est la gouvernance qui constitue le cœur du problème. Pendant longtemps, les contrats miniers et énergétiques ont été négociés loin du regard public. Les institutions de contrôle ont existé, mais leur capacité d’agir a souvent été limitée. La communication officielle est restée insuffisante, laissant place aux rumeurs, aux interprétations et à la méfiance.
Or, une économie moderne ne peut se construire sans :
Transparence contractuelle,
Audit indépendant et régulier,
Participation citoyenne,
Contrôle parlementaire effectif,
Et responsabilité institutionnelle claire.
Quelles solutions pour récupérer la souveraineté économique ?
La Tunisie n’a pas besoin d’un slogan, mais d’une politique publique cohérente. Trois axes apparaissent essentiels :
1 Transparence totale et gouvernance moderne
Publication systématique des contrats relatifs aux ressources naturelles, audits publics, accès des citoyens à l’information et implication des institutions de contrôle.
2 Souveraineté économique réaliste et responsable
Cela ne signifie pas rupture idéologique avec les partenaires étrangers, mais renégociation équilibrée, transformation locale accrue, et priorisation claire de l’intérêt national.
3 Justice territoriale
Instaurer un mécanisme légal garantissant qu’une part fixe et protégée des revenus revienne directement aux régions productrices, à travers des projets d’emploi, d’infrastructures, d’éducation et de santé.
La Tunisie n’est pas une nation pauvre.
Ce qui lui a manqué, ce n’est pas la ressource, mais la transparence, la souveraineté réelle et une vision équitable de la répartition.
Aujourd’hui, alors que le pays traverse une crise économique profonde, la question des richesses nationales n’est plus secondaire : elle est centrale.
Reprendre le contrôle sur ces ressources, dans un cadre démocratique, responsable et moderne, constitue une condition essentielle pour reconstruire la confiance, renforcer l’État et garantir un avenir plus juste pour tous.
Les richesses de la Tunisie appartiennent au peuple tunisien.
Elles doivent enfin servir le bien commun.

  • Youssef ben Othmen Professeur
  • de droit international et de relations diplomatiques

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Trending Posts

Quitter la version mobile