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Tunisie : Saadia Mosbah, fondatrice de l’ONG M’nemty et icône de la lutte antiraciste, écopé de 8 ans de prison ferme

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TUNIS, le 19 mars 2026 — La Chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis a rendu ce jeudi son verdict dans l’affaire M’nemty : Saadia Mosbah, 67 ans, présidente de l’association antiraciste et figure emblématique de la lutte contre les discriminations en Tunisie, a été condamnée à huit ans de prison ferme. Une décision aussitôt dénoncée par ses avocats, des organisations de défense des droits humains et plusieurs chancelleries étrangères.

Un parcours judiciaire de près de deux ans

Le 6 mai 2024, les autorités tunisiennes avaient arrêté Mme Saadia Mosbah à son domicile dans le cadre d’une enquête judiciaire visant l’association M’nemty. L’enquête portait notamment sur les financements reçus par M’nemty dans le cadre de ses activités de soutien aux personnes en déplacement et de lutte contre les discriminations raciales. Le lendemain, les forces de l’ordre perquisitionnaient le siège de l’ONG ainsi que le domicile de la militante.

Elle était poursuivie pour blanchiment d’argent en vertu de la loi n°26 de 2015 relative à la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent, pour enrichissement illicite et constitution d’une entente criminelle en lien avec les activités de l’association M’nemty, qu’elle préside.

Neuf personnes étaient jugées dans cette affaire, dont huit membres de M’nemty, parmi lesquels le fils de Mosbah, Fares Gueblaoui, et le propriétaire des locaux de l’ONG.

L’audience de ce 19 mars était la quatrième du genre. L’organisation FTDES dénonçait un « parcours judiciaire interminable », estimant que l’affaire s’inscrivait dans une logique de pression et d’intimidation visant les acteurs engagés dans la défense des droits humains, notamment en lien avec les questions migratoires.

Un profil de militante de renommée internationale

Saadia Mosbah, ancienne hôtesse de l’air elle-même noire, était connue pour avoir été à l’origine de l’adoption en 2018 d’une loi pionnière pour le Maghreb contre les discriminations raciales. Figure du militantisme antiraciste, elle avait reçu en 2023 le Prix annuel des champions mondiaux de la lutte contre le racisme, décerné par le secrétaire d’État américain Antony Blinken.

Fondatrice de M’nemty en 2013, elle avait été très active dans la défense des droits des migrants et demandeurs d’asile subsahariens en Tunisie.

Le contexte politique : un tournant sécuritaire assumé

L’affaire s’inscrit dans un contexte particulier. Selon Human Rights Watch (HRW), son arrestation s’inscrivait dans un contexte de répression contre les organisations de la société civile œuvrant pour les droits des migrants, quelques heures après que le président Kaïs Saïed avait formulé de nouvelles accusations contre plusieurs ONG, les accusant de recevoir des fonds étrangers et de faciliter l’installation de migrants dans le pays.

En 2023 s’était déployée en Tunisie une forte montée des discours racistes et xénophobes, notamment à l’endroit des migrants subsahariens, autorisés voire relayés au plus haut niveau de l’État, entraînant des conséquences tragiques. C’est dans ce climat que les soutiens de la militante situent son arrestation.

La défense : « un dossier vide et sans preuves »

Tout au long de la procédure, la défense a maintenu l’innocence de sa cliente. L’avocate Ibtissem Jebabli avait qualifié le dossier de « vide et sans preuves ». En mars 2025, un rapport d’expertise comptable versé au dossier avait conclu que les financements de l’association M’nemty étaient légaux, transparents et de faible ampleur, ce qui contredisait les accusations de blanchiment d’argent portées contre Mme Mosbah. Malgré ces conclusions, les poursuites avaient été maintenues.

L’ancien bâtonnier Me Chawki Tabib, membre du collectif de défense, avait souligné que Mosbah avait dépassé la durée maximale de détention provisoire de quatorze mois.

Des conditions de détention contestées

Transférée de la prison pour femmes de Manouba vers celle de Béni Khalled, dans le gouvernorat de Nabeul, elle avait signalé dans des lettres rendues publiques en septembre et octobre 2025 des difficultés d’accès à l’eau potable, des restrictions concernant la réception de livres ainsi que des limitations dans les visites familiales.

Son état de santé était décrit comme « très dégradé », et son avocate avait souligné qu’elle avait été privée de sa pension de retraite et que son fils Fares avait perdu son travail à cause du procès.

La mobilisation nationale et internationale

La sentence rendue ce jeudi intervient après des semaines de mobilisation. Une pétition avait été lancée pour exiger sa libération immédiate et dénoncer la montée des discours de haine, du racisme et des discriminations. Lors de l’audience du 12 mars, une quinzaine de manifestants s’étaient réunis devant le tribunal, arborant des pancartes portant les mentions « La solidarité n’est pas un crime » et « Liberté pour Saadia ».

Dans un communiqué, la représentante spéciale de l’ONU pour les défenseurs des droits, Mary Lawlor, avait dit suivre « de près » l’audience, appelant « avec force » les autorités à la libérer. Plusieurs diplomates européens avaient pu assister aux audiences.

Les autorités tunisiennes maintiennent la légitimité des poursuites

Les autorités tunisiennes n’ont, à ce stade, pas répondu publiquement aux critiques émises par les organisations de défense des droits humains. Le tribunal, pour sa part, a appliqué les dispositions de la loi antiterroriste et de lutte contre le blanchiment d’argent de 2015, sous laquelle Mme Mosbah était formellement inculpée. Les chefs d’accusation retenus — enrichissement illicite et blanchiment d’argent — étaient passibles respectivement de six et dix ans d’emprisonnement.

Un verdict aux résonances plus larges

Le cas de Saadia Mosbah illustre, selon ses soutiens, une tendance en Tunisie : la criminalisation du travail associatif, particulièrement à l’encontre des femmes engagées dans les droits humains et la lutte contre le racisme. La Commission internationale de juristes (CIJ) inscrit cette affaire dans une série plus large de poursuites judiciaires contre des acteurs de la société civile actifs dans les domaines de la migration, de l’asile et de la lutte contre le racisme.

La défense a annoncé son intention de faire appel. L’affaire, qui a mobilisé depuis près de deux ans des organisations nationales et internationales, devrait continuer à alimenter le débat sur l’état des libertés en Tunisie.

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