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Tunisie : des centaines de citoyens défilent à Tunis contre le racisme et la criminalisation du militantisme
Des associations, des partis de l’opposition et des citoyens se sont rassemblés ce samedi 11 avril 2026 à Tunis pour dénoncer la montée des discours racistes et réclamer la libération de militantes et militants emprisonnés. Une mobilisation significative, qui traduit une fracture profonde entre la société civile et les orientations du pouvoir.
Un cortège pour dire non
C’est devant le siège du Syndicat national des journalistes tunisiens, en milieu d’après-midi, que la marche a pris son départ pour remonter l’avenue Habib Bourguiba. Des centaines de Tunisiennes et Tunisiens — citoyens, militants associatifs, représentants de partis d’opposition — ont répondu à un appel lancé quelques jours plus tôt par une coalition de composantes de la société civile. Les mots d’ordre scandés ou portés sur des pancartes résumaient à eux seuls l’état d’esprit du cortège : « Lutter contre le racisme n’est pas un crime », « La solidarité n’est pas un crime », « Liberté pour Saadia Mosbah ».
La pétition citoyenne à l’origine de cette mobilisation, rendue publique le 7 avril 2026, avait tiré la sonnette d’alarme face à ce que ses signataires décrivent comme une recrudescence inquiétante des discours de haine visant les Tunisiens noirs et les migrants originaires d’Afrique subsaharienne. Ses auteurs pointaient également le rôle de certains médias et de ce qu’ils qualifient de relais de désinformation dans la banalisation de ces discours. La marche se voulait ainsi un acte de résistance civique, mais aussi un geste de solidarité explicite envers deux figures du militantisme antiraciste actuellement détenues : Saadia Mosbah et Abdallah Saïd. La couverture photographique de l’événement a été assurée par Arroi Baraket.
Deux militants en prison, un combat au tribunal
Au cœur des revendications portées ce samedi : le sort de Saadia Mosbah, 65 ans, fondatrice de l’association Mnemty — dont le nom signifie « mon rêve » en arabe —, figure incontournable de la lutte antiraciste en Tunisie et dans la région. Condamnée en première instance à huit ans de prison, elle est incarcérée depuis près de deux ans. Ses avocats ont qualifié le dossier de « vide et sans preuves », tandis que son état de santé est décrit comme très dégradé. Plusieurs organisations internationales de défense des droits humains ont dénoncé une arrestation arbitraire, intervenue en mai 2024 dans le cadre d’une vague de répression plus large visant des acteurs de la société civile, des journalistes et des avocats.
L’autre nom sur toutes les lèvres est celui d’Abdallah Saïd, président de l’association Enfants de la Lune et figure reconnue de l’action humanitaire et solidaire, lui aussi poursuivi en justice dans des circonstances que ses soutiens jugent politiquement motivées.
Dans les deux cas, les charges retenues sont liées à des soupçons de blanchiment d’argent — une accusation que les défenseurs des prévenus rejettent catégoriquement, y voyant un instrument de répression désormais systématiquement appliqué contre la société civile indépendante, les médias libres et les mouvements de solidarité. La pétition du 7 avril le formule sans ambages : cette tactique judiciaire est devenue, selon ses signataires, un outil de criminalisation du militantisme.
Un contexte de recul des libertés
Cette marche ne surgit pas dans un vide. Elle s’inscrit dans une dégradation progressive et documentée de l’espace civique tunisien, amorcée bien avant les arrestations de 2024.
La Tunisie avait pourtant accompli, en octobre 2018, une avancée historique en adoptant à une large majorité parlementaire une loi criminalisant le racisme — une première dans le monde arabe et africain. Ce texte, dont Saadia Mosbah avait été l’une des chevilles ouvrières, sanctionne les propos racistes, l’incitation à la haine et la création d’organisations prônant la discrimination. Quelques mois plus tard, le 23 janvier était proclamé Journée nationale de l’abolition de l’esclavage.
Mais en février 2023, un discours du président Kaïs Saïed accusant des « hordes de migrants clandestins » de menacer la composition démographique du pays a marqué une rupture. S’en est suivie une série d’attaques et d’expulsions de ressortissants subsahariens vers les frontières algérienne et libyenne, dans un climat de tensions exacerbées. Des organisations de défense des droits humains établissent un lien direct entre ce discours et l’intensification des poursuites visant les acteurs qui défendent les migrants et luttent contre le racisme.
Pour nombre d’ONG signataires du communiqué commun diffusé à l’occasion de cette mobilisation, la condamnation de Saadia Mosbah illustre un glissement inquiétant : la discrimination raciale ne relèverait plus du seul discours public, mais se trouverait désormais ancrée dans les structures mêmes des institutions, y compris judiciaires. Elles dénoncent un « renversement des valeurs » dans lequel les militants antiracistes sont poursuivis tandis que les auteurs de discours discriminatoires bénéficient d’une relative impunité.
Une question ouverte
La marche du 11 avril 2026 restera peut-être comme un moment révélateur : rarement des associations, des collectifs et des formations politiques d’horizons aussi divers avaient convergé aussi explicitement autour de la question raciale dans un espace public tunisien de plus en plus contraint. Des centaines de citoyens ont choisi de descendre dans la rue, au nom de valeurs qu’ils estiment menacées et qu’ils relient directement aux idéaux de la révolution de 2011.
Mais la journée soulève une interrogation que personne, ce samedi, ne pouvait trancher : dans une Tunisie où la loi antiraciste existe mais où ceux qui la défendent se retrouvent en prison, quelle sera la prochaine étape — judiciaire, politique ou civique — de ce bras de fer entre un pouvoir de plus en plus centralisé et une société civile qui refuse, pour l’heure, de se taire ?