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Tunisie : un député déclare qu’« une femme africaine ne peut pas être violée » car « les Tunisiennes sont belles »

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Ce lundi 13 avril 2026, lors d’une séance plénière au Parlement tunisien, le député Tarek Mehdi a prononcé des propos qui ont immédiatement suscité un tollé : affirmant qu’une femme africaine « ne peut pas être violée en Tunisie » au motif que les Tunisiennes sont belles et que le pays « ne manque pas de beauté », il a tenu ces déclarations en réaction aux explications du ministre de l’Intérieur sur la gestion des migrants subsahariens. Ces mots, prononcés dans l’hémicycle même, ont mis en lumière de façon brutale ce que dénoncent depuis des années associations et défenseurs des droits humains : la banalisation progressive du racisme au sein des institutions tunisiennes. Et ce, précisément le jour où l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani — condamnée pour avoir, elle, dénoncé le racisme — voyait sa peine confirmée en appel à un an et six mois de prison ferme.

Des mots prononcés à la tribune, pas dans un café

C’est lors de la plénière du lundi 13 avril 2026 que le député Tarek Mehdi est intervenu après la réponse du ministre de l’Intérieur sur la gestion de l’afflux de migrants subsahariens, réagissant notamment aux accusations de viols visant des migrantes subsahariennes.

En substance, le député a affirmé que des femmes africaines ne pouvaient être victimes de viol en Tunisie, invoquant la beauté des femmes tunisiennes comme argument — sous-entendant que les hommes tunisiens n’auraient aucune raison de s’en prendre à des femmes africaines. Il a également appelé à l’expulsion des migrants subsahariens, « quoi qu’il en coûte », estimant que « toutes les lignes rouges ont été franchies ».

Cette approche révèle une méconnaissance profonde des mécanismes du viol, qui ne relèvent ni de l’esthétique ni de l’attirance, mais bien de rapports de domination, de contrainte et d’abus de pouvoir. Elle participe à une double violence : la minimisation du crime et la stigmatisation des femmes africaines. En opposant implicitement les femmes africaines à une prétendue « beauté » tunisienne, le propos véhicule une vision hiérarchisée et déshumanisante, où l’altérité devient un marqueur d’exclusion. (Businessnews)

Le député Tarek Mehdi n’en est pas à sa première déclaration sur ce terrain. Il avait précédemment annoncé le dépôt d’une proposition de loi visant à interdire l’octroi de la nationalité tunisienne à toute personne entrée ou résidant de manière irrégulière en Tunisie, même née sur le sol tunisien.

Un miroir tendu à deux visages : Mehdi parle, Dahmani est condamnée

Ce qui rend cette journée du 13 avril 2026 particulièrement saisissante, c’est le contraste qu’elle révèle dans le traitement judiciaire de la parole en Tunisie. Tandis que le député Mehdi tenait ses propos à la tribune parlementaire en toute impunité, la cour d’appel de Tunis confirmait ce même jour la condamnation de Sonia Dahmani à un an et six mois de prison ferme.

La 17e chambre correctionnelle de la cour d’appel de Tunis a confirmé la condamnation de l’avocate et chroniqueuse, tout en réduisant sa peine initiale de deux ans à un an et six mois de prison ferme, dans le cadre d’une affaire liée à l’usage de systèmes d’information pour diffuser de fausses rumeurs, en application des dispositions du décret-loi 54. (Webdo)

Sonia Dahmani avait été condamnée en raison de déclarations dénonçant le racisme endémique en Tunisie, ayant notamment déploré l’existence de cimetières et d’autobus réservés aux Blancs. Protect-lawyers Des propos tenus à la télévision, dans le cadre de son activité de chroniqueuse, et qui lui ont valu une arrestation spectaculaire en mai 2024, filmée en direct, lorsque des policiers cagoulés ont fait irruption au siège de l’Ordre national des avocats.

Cette confirmation de condamnation en appel est intervenue alors même que la Cour de cassation tunisienne avait jugé, le 3 février 2025, que le décret-loi sur lequel se fondent les poursuites ne permet pas de garantir la liberté d’expression protégée par la Constitution. Conseil national des barreaux

Le contraste est donc saisissant : d’un côté, une avocate emprisonnée pour avoir dénoncé le racisme ; de l’autre, un député qui nie publiquement la possibilité même qu’une femme africaine puisse être violée en Tunisie — sans qu’aucune procédure judiciaire ne soit engagée à son encontre.

La Tunisie face à son miroir : le racisme, de la rue aux institutions

Ces deux événements simultanés s’inscrivent dans une trajectoire documentée et préoccupante. La Tunisie n’est pas étrangère au racisme — elle l’est même depuis longtemps, de manière structurelle et silencieuse.

Le racisme en Tunisie prend différentes formes. Les Noirs tunisiens représentent environ 10 à 15 % de la population et sont en partie des descendants d’esclaves. Ils subissent des discriminations persistantes, et les Subsahariens résidant sur le territoire ont régulièrement signalé des agressions répétées, des violences physiques et verbales, dans un contexte d’indifférence majoritaire malgré la loi pénalisant les discriminations.

En 2018, la Tunisie avait pourtant été le premier pays de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord à promulguer une loi pénalisant la discrimination raciale, permettant aux victimes de demander réparation pour des violences verbales ou des actes physiques de racisme. Amnesty International Une avancée historique, largement saluée, mais que les événements récents semblent fragiliser.

Car le tournant décisif est venu d’en haut. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité nationale, le 21 février 2023, le président Kaïs Saïed a décrit l’immigration clandestine comme une « entreprise criminelle ourdie pour changer la composition démographique de la Tunisie » et accusé des « hordes de migrants illégaux de perpétrer des actes violents ». (Wikipedia)

Après ce discours, des migrants noirs africains ont subi une recrudescence d’attaques souvent accompagnées de vols, d’expulsions et de pertes d’emplois. Au lieu d’aider les victimes, la police a arrêté des migrants sans-papiers alors qu’ils tentaient de signaler des agressions. Human Rights Watch

Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU s’inquiète de rapports faisant état d’un racisme latent enraciné dans les héritages historiques de l’esclavage et exacerbé par des propos incendiaires de personnalités politiques et par l’utilisation d’un lexique stigmatisant. Il a également relevé que les Tunisiens noirs étaient près de deux fois plus susceptibles d’être au chômage. OHCHR

Dans ce climat, l’intervention du député Tarek Mehdi au Parlement apparaît comme le symptôme préoccupant d’une dérive plus large : la question migratoire semble désormais servir de terrain à des discours de plus en plus décomplexés, portés aussi bien par certains responsables politiques que par des acteurs institutionnels, contribuant à banaliser des propos autrefois jugés inacceptables. (Businessnews)

Une question que la Tunisie ne peut plus esquiver

Le 13 avril 2026 restera peut-être comme une date révélatrice d’une contradiction profonde au cœur de l’État tunisien : celui qui dénonce le racisme risque la prison, celui qui le pratique depuis la tribune parlementaire jouit d’une totale impunité. Deux poids, deux mesures — et entre eux, une société civile qui marche, qui résiste, qui documente, mais qui s’interroge sur l’avenir de l’État de droit dans un pays qui fut, il y a quinze ans à peine, le berceau d’un printemps arabe fondé sur les valeurs de dignité et de liberté.

La question qui se pose désormais n’est plus de savoir si le racisme existe en Tunisie. Elle est de savoir qui, dans ce pays, a encore le droit de le dire.

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