Politique

Accusations posthumes et rumeurs de cellule : quand un détenu de longue peine mobilise Kissinger depuis l’au-delà

Published

on

C’est une affaire aussi rocambolesque qu’édifiante. Un détenu purgeant une longue peine dans la prison de Messaadine, dans le gouvernorat de Monastir, a récemment contacté l’administration pénitentiaire pour livrer un récit digne d’un roman d’espionnage : selon lui, Mehdi Ben Gharbia et Ahmed El Amari, deux figures de l’opposition actuellement incarcérées pour « complot contre la sécurité de l’État », auraient échangé en cellule sur une prétendue demande d’appui adressée par l’ancien chef du gouvernement Youssef Chahed à Henry Kissinger – ex-secrétaire d’État américain décédé en novembre 2023 – afin de « faire tomber » le président Kaïs Saïed. Ce témoignage indirect, recueilli par les autorités pénitentiaires fin 2024, a aussitôt été exploité pour alourdir le volet terroriste des poursuites contre les deux opposants. Rien ne manque : une source anonyme, un commanditaire mort, une accusation sans preuve, et une machine judiciaire qui s’emballe.

Une « révélation » de cellule aux allures de polar posthume

Tout part d’un appel téléphonique, effectué depuis l’intérieur de la prison de Messaadine, par un détenu dont l’identité n’a pas été divulguée par le ministère de l’Intérieur. Cet individu, condamné pour des faits graves à une longue peine, affirme avoir partagé une cellule avec Mehdi Ben Gharbia et Ahmed El Amari, deux prévenus célèbres du « complot dit de la rue La Marsa » – une affaire dans laquelle plusieurs personnalités politiques et médiatiques sont accusées d’avoir préparé un « coup d’État » avec des financements étrangers. Le détenu déclare avoir entendu les deux hommes évoquer un contact entre Youssef Chahed (chef du gouvernement de 2016 à 2020) et Henry Kissinger, le sulfureux architecte de la realpolitik américaine, décédé à l’âge de 100 ans le 29 novembre 2023. Selon ce récit, Kissinger aurait été sollicité pour financer un plan visant à « faire tomber Kaïs Saïed » via des pressions internationales et un détournement d’aides.

Saisie de cette « information », la direction de la prison l’a transmise au parquet antiterroriste, qui y a vu une preuve supplémentaire des liens supposés entre Ben Gharbia, El Amari et des « puissances étrangères hostiles ». L’avocat de Mehdi Ben Gharbia, Me Samir Ben Amor, a qualifié cette procédure de « farce judiciaire » : « Mon client n’a jamais partagé la cellule avec cet individu. L’administration n’a fourni aucun nom, aucun enregistrement, aucune date précise. On nous parle d’un mort qui aurait comploté onze mois après sa disparition. C’est grotesque, mais c’est dangereux. » L’ironie de l’histoire tient à ceci : l’ancien secrétaire d’État américain, figure controversée des bombardements au Cambodge et du coup d’État au Chili, n’avait jamais manifesté d’intérêt public pour la Tunisie. Le voir ressusciter comme commanditaire d’un « complot anti-Saïed » relève, au mieux, d’un délire carcéral ; au pire, d’une instrumentalisation délibérée.

Une mécanique judiciaire aux relents de règlement politique

Derrière le ridicule apparent se cache une réalité plus sombre : depuis le 25 juillet 2021, la justice tunisienne a multiplié les mises en examen pour « complot contre la sûreté de l’État ». La mouvance « anti-putsch » (opposants à la dissolution du Parlement et à la concentration des pouvoirs par Kaïs Saïed) est systématiquement criminalisée. L’affaire dite des « conspirateurs de La Marsa », instruite par le juge antiterroriste Abir Chatti, a déjà envoyé en détention provisoire des figures médiatiques (comme l’ex-directeur de Mosaïque FM Noureddine Boutar) et des politiques (comme l’ancien ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi).

L’introduction de l’étrange « témoignage » de Messaadine dans ce dossier – par le biais d’une simple note d’un détenu non identifié – illustre une dérive procédurale qui ferait pâlir d’envie les régimes les plus autoritaires. L’accusation de « contact avec une puissance étrangère en vue de déstabiliser la Tunisie » est un délit passible de la peine de mort (théorique, puisque un moratoire est appliqué). Or, le seul élément tangible est la parole d’un prisonnier aux motivations inconnues, qui pourrait avoir été placé dans la cellule pour « recueillir des confidences », ou simplement chercher à obtenir des remises de peine. Aucun procès-verbal d’audition contradictoire n’a été communiqué à la défense.

Sur le fond, le nom de Youssef Chahed – qui vit en France depuis 2021 et n’a jamais été entendu dans cette procédure – est ressorti comme un boomerang. L’ancien chef du gouvernement, dont les relations avec Kaïs Saïed ont été exécrables après une brève cohabitation, a réagi sobrement sur sa page Facebook : « Cessez d’inventer des morts pour cacher l’absence de preuves. Kissinger est enterré depuis un an. Quant à moi, je suis à la disposition de toute juridiction sérieuse. » Un ton désabusé qui tranche avec la gravité des réquisitions du parquet, lequel a requis le placement sous mandat de dépôt de Ben Gharbia et El Amari « pour renouvellement des charges ».

Contexte tunisien : une liberté sous perfusion autoritaire

Cet épisode kafkaïen s’inscrit dans un climat politique étouffant. Trois ans après le « coup de force constitutionnel » (qualification employée par Amnesty International et Human Rights Watch) de Kaïs Saïed, le pays a vu son parlement dissous, sa Constitution de 2014 remplacée par une charte hyper-présidentialiste adoptée par référendum (30,5 % de participation), et son système judiciaire soumis à une purge administrative. Les élections législatives de décembre 2022 ont été boycottées par l’opposition, avec un taux d’abstention historique (89,2 %). La société civile est muselée : plusieurs ONG (dont la Ligue tunisienne des droits humains) sont sous surveillance, et les médias critiques voient leurs financements publics coupés.

Dans ce tableau, l’affaire de Messaadine apparaît comme un test grandeur nature de la « tolérance zéro » affichée par le pouvoir envers toute dissidence. Les accusations « terroristes » – catégorie floue depuis la loi antiterroriste de 2015 – permettent d’isoler les détenus, de justifier leur isolement, et de discréditer toute opposition en la présentant comme « vendue à l’étranger ». L’absurdité du recours à Kissinger, mort bien avant la période supposée des faits (les écoutes auraient eu lieu début 2024), semble ne gêner personne dans l’appareil répressif. Pire, elle offre un prétexte médiatique pour nourrir une rhétorique de « complot impérialiste » que la télévision publique nationale relaie complaisamment.

En cherchant à ridiculiser l’opposition par l’absurde, le pouvoir tunisien prend le risque de se ridiculiser lui-même. Car invoquer Henry Kissinger – disparu, silencieux, incapable de démentir – comme architecte d’un plan anti-Saïed en 2024, c’est avouer, sans le dire, que les preuves tangibles manquent cruellement. Reste une question, que les lecteurs du Monde apprécieront : jusqu’où une justice aux ordres peut-elle plier le réel sans que le réel finisse par se briser – ou par éclater de rire ?

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Trending Posts

Quitter la version mobile