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Quand les » médias tunisiens » deviennent tribunes de la haine : le racisme assumé contre les migrants subsahariens
Deux journalistes tunisiennes ont récemment alimenté une controverse profonde au sein de la société civile du pays. La première, employée de la Radio nationale tunisienne , institution publique financée par les contribuables , a ouvertement traité les militants antiracistes de traîtres à la patrie et d’agents au service de l’Occident. La seconde, chroniqueuse sur une chaîne de télévision privée à large audience, est allée jusqu’à réclamer que l’on interdise aux femmes migrantes subsahariennes d’accoucher sur le sol tunisien. Ces prises de position, relayées massivement sur les réseaux sociaux en ce début d’année 2026, posent avec une acuité renouvelée une question que la Tunisie n’a pas encore su trancher : jusqu’où le discours de haine peut-il prospérer impunément dans un pays dont la loi le condamne expressément ?
Des propos qui dépassent l’opinion : l’incitation à la haine en direct
Le cas de Wissal Kassrawi, journaliste à la Radio tunisienne, est particulièrement révélateur par la qualité de l’institution qui l’emploie. En s’adressant publiquement aux défenseurs des droits humains pour les qualifier de « traîtres » et d’« ennemis de la patrie », elle n’a pas simplement exprimé une opinion. Elle a adopté la rhétorique classique du nationalisme populiste : retourner contre les victimes du racisme l’accusation de complicité avec un ennemi extérieur. Selon cette logique, défendre la dignité d’un migrant africain équivaudrait à trahir la nation tunisienne un glissement sémantique qui n’est pas anodin lorsqu’il émane d’une voix portée par un média d’État.
Le cas d’Imen Jelassi, chroniqueuse sur la chaîne Attessia, touche à une autre dimension, peut-être encore plus grave dans ses implications. En réclamant publiquement que l’on empêche les femmes subsahariennes de mettre au monde leurs enfants en Tunisie, elle a franchi une ligne que le droit international des droits humains qualifie sans ambiguïté : le contrôle forcé de la reproduction d’une population sur une base ethnique ou raciale constitue l’une des formes les plus graves de discrimination, répertoriée comme telle dans les conventions internationales que la Tunisie a pourtant ratifiées. Ces propos, tenus sur un plateau de télévision national, ont immédiatement suscité des réactions indignées de la part d’associations de défense des droits humains, de juristes et de médecins.
Ce qui frappe dans ces deux affaires, au-delà de leur contenu, c’est la désinvolture avec laquelle ces propos ont été formulés. Ni dans un couloir, ni dans un cercle privé, mais face à des caméras et des micros, comme si la honte avait changé de camp — comme si c’était désormais ceux qui défendent l’égalité et la dignité humaine qui devaient se justifier.
Une loi pionnière que personne n’applique
La Tunisie n’est pas un pays dépourvu de protections juridiques contre le racisme. En octobre 2018, son Parlement adoptait, à une très large majorité, la loi organique n°50-2018 relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Ce texte était alors salué comme une première historique non seulement en Afrique du Nord, mais dans l’ensemble du monde arabe. Il prévoit des peines d’emprisonnement allant d’un mois à trois ans, assorties d’amendes, pour quiconque profère des propos racistes, incite à la haine, diffuse ou fait l’apologie du racisme. Les peines sont doublées lorsque l’auteur des faits use d’une autorité de fait ou de droit sur les victimes — une disposition particulièrement pertinente pour des personnalités médiatiques qui s’adressent à des milliers de téléspectateurs ou d’auditeurs.
Pourtant, depuis son adoption, cette loi n’a donné lieu qu’à un nombre infime de condamnations. La Commission nationale de lutte contre la discrimination raciale, que le texte prévoyait de créer, n’a jamais réellement vu le jour sous une forme opérationnelle. Le fossé entre l’ambition législative et la réalité de son application n’est pas une subtilité technique : il traduit un choix politique. Car dans le même temps où les auteurs de discours racistes demeurent librement actifs dans les médias, des journalistes d’investigation, des opposants politiques et des citoyens ordinaires font face à des poursuites judiciaires pour des publications sur les réseaux sociaux jugées critiques à l’égard du pouvoir. Cette asymétrie dans le recours à la justice est, en elle-même, une forme de message.
La question que les juristes et les organisations de la société civile posent avec insistance est donc simple : pourquoi le parquet tunisien ne s’autosaisit-il pas face à des propos qui remplissent objectivement les critères définis par la loi de 2018 ? La réponse à cette question échappe au domaine juridique pour entrer dans celui de la volonté politique.
Contexte : une société tunisienne sous pression, des migrants en première ligne
Pour comprendre comment de tels propos ont pu être tenus aussi publiquement, il faut revenir au tournant de février 2023. À cette date, le président Kaïs Saïed avait tenu devant le Conseil national de sécurité un discours dans lequel il décrivait la présence de migrants subsahariens comme le fruit d’un « plan criminel » visant à modifier la composition démographique et l’identité arabo-islamique de la Tunisie. Ces déclarations, largement documentées par les organisations internationales de défense des droits humains, avaient immédiatement déclenché une vague de violences, d’expulsions de logements, d’arrestations arbitraires et de licenciements abusifs visant les ressortissants africains résidant en Tunisie.
La rhétorique présidentielle n’a pas créé le racisme en Tunisie — il existait auparavant, de manière plus ou moins diffuse, ciblant aussi bien les migrants subsahariens que les Tunisiens noirs eux-mêmes, descendants en partie d’esclaves dans un pays qui avait aboli l’esclavage dès 1846. Mais elle lui a donné une légitimité nouvelle, une caution officielle qui a en quelque sorte « libéré » une parole jusque-là contrainte par un minimum de retenue sociale. Dans ce contexte, des voix comme celles de Kassrawi ou de Jelassi ne surgissent pas du néant : elles occupent un espace rhétorique que le discours d’État a commencé à ouvrir.
Les chiffres remettent pourtant en cause le récit de l’« invasion ». Selon les estimations des organisations internationales, les migrants subsahariens en situation irrégulière présents en Tunisie représentent entre vingt mille et vingt-cinq mille personnes, dans un pays de douze millions d’habitants. Ces hommes et ces femmes occupent majoritairement des secteurs délaissés par la main-d’œuvre locale, notamment dans l’agriculture et les travaux informels, dans un pays où le taux de chômage structurel dépasse les quinze pour cent, particulièrement élevé chez les jeunes diplômés. La réalité économique est donc bien loin du tableau d’une concurrence effrénée pour les emplois tunisiens.
Sur le plan des libertés publiques, la Tunisie traverse une période de contraction civique significative. Des défenseurs des droits humains, des avocats, des journalistes et des responsables d’associations font face à des procédures judiciaires dans un contexte où l’espace de la critique s’est considérablement rétréci depuis la concentration des pouvoirs de 2021. Dans ce climat, le fait que les auteurs de discours racistes identifiables bénéficient d’une totale impunité médiatique et judiciaire, quand d’autres citoyens sont poursuivis pour bien moins, ne passe pas inaperçu.
Malgré ce contexte difficile, la société civile tunisienne résiste. Le 13 avril 2026, le Forum des droits économiques et sociaux organisait à Tunis un rassemblement contre le racisme et les dérives répressives, réunissant des militants qui n’ignoraient pas les risques, mais choisissaient malgré tout de prendre la rue. Leur présence, modeste en nombre mais forte en symbole, rappelle que la Tunisie n’est pas monolithique dans ses réactions face à la montée de la haine.
Ce que réclament les défenseurs des droits humains
Face à cette situation, les organisations tunisiennes et internationales de défense des droits humains formulent des demandes précises. En premier lieu, elles appellent le parquet tunisien à exercer ses prérogatives légales face aux cas documentés d’incitation à la haine raciale, sans attendre que les victimes elles-mêmes — souvent en situation précaire, sans ressources ni réseau — engagent des procédures coûteuses et périlleuses. La loi tunisienne autorise le ministère public à s’autosaisir : c’est cette faculté que les juristes demandent d’activer.
En second lieu, un appel est adressé au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ainsi qu’aux instances africaines et internationales compétentes pour interpeller officiellement les autorités tunisiennes sur l’obligation qui est la leur d’appliquer les textes qu’elles ont eux-mêmes votés. La crédibilité d’un État de droit se mesure à la cohérence entre ses engagements législatifs et leur mise en œuvre effective — particulièrement lorsque les victimes sont parmi les plus vulnérables.
Enfin, des voix s’élèvent pour rappeler aux organes de régulation de l’audiovisuel tunisien leur responsabilité propre. Une chaîne de télévision ou une radio publique qui sert de tribune à des propos constitutifs d’incitation à la haine engage sa responsabilité institutionnelle, indépendamment de celle de l’individu qui s’est exprimé. Le silence des régulateurs est lui-même une prise de position.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait que, dans la Tunisie de 2026, ceux qui défendent la dignité des migrants risquent d’être traités de traîtres dans un média public, tandis que ceux qui appellent à contrôler la natalité d’une population sur une base raciale continuent de jouir de leur tribune télévisée. La loi existe. Les faits sont documentés. Les institutions disposent des outils pour agir. Ce qui reste en suspens, c’est une question qui dépasse les frontières du droit : une société peut-elle durablement se réclamer de ses valeurs fondatrices tout en laissant prospérer, sans réponse, le discours qui les nie ?