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Une profession en ordre de bataille: Le barreau tunisien décrète grèves et brassard rouge

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C’est un bras de fer qui s’engage, méthodiquement, entre la profession juridique tunisienne et les pouvoirs publics. Le Conseil de l’Ordre national des avocats de Tunisie, réuni en session ordinaire le 13 mai 2026, a décidé de déclencher une série d’arrêts de travail régionaux et nationaux, assortis du port obligatoire du brassard rouge dans toutes les salles d’audience à compter du lundi 18 mai 2026. En cause : l’inertie persistante du ministère de la Justice face aux revendications corporatives et aux alertes répétées sur la dégradation des conditions d’exercice dans les tribunaux tunisiens. Une conférence de presse nationale est également prévue pour informer l’opinion publique de l’état des lieux dans les palais de justice du pays. Le doyen Boubaker Belthabet signe les communiqués officiels au nom du conseil.

Un calendrier de grèves précis, une colère qui dure

Les décisions du 13 mai 2026 ne sont pas improvisées. Elles s’inscrivent dans une escalade progressive, soigneusement planifiée par le conseil de l’Ordre national, après ce que la profession décrit comme un dialogue de sourds avec le ministère de la Justice.

Le dispositif retenu est double. D’un côté, une série de grèves régionales à présence obligatoire, réparties sur plusieurs semaines selon un calendrier géographique précis : les tribunaux de Tunis, Nabeul et Zaghouan sont visés dès le mardi 19 mai 2026, avec un rassemblement au palais de justice de Tunis. Le jeudi 21 mai, ce sont les barreaux de Bizerte, Béja, Jendouba, Le Kef et Siliana qui entrent en action, avec un rassemblement au tribunal de première instance de Bizerte. Le lundi 25 mai, les avocats de Sfax, Gafsa, Tozeur et Sidi Bouzid rejoignent le mouvement, avec point de ralliement au tribunal de première instance de Sfax 1. Le 1er juin, Médenine, Gabès, Kébili et Tataouine suivent, rassemblement au tribunal de première instance de Médenine. Enfin, le 8 juin, les barreaux de Sousse, Monastir, Mahdia, Kairouan et Kasserine ferment leurs rangs autour du tribunal de première instance de Sousse.

De l’autre côté, une grève générale nationale à présence obligatoire est programmée pour le jeudi 18 juin 2026, avec un rassemblement central au palais de justice de Tunis — la date la plus symboliquement chargée de tout le programme d’action.

Dès le 18 mai, tous les avocats et avocates, sans exception, sont appelés à porter le brassard rouge lors de leurs audiences dans l’ensemble des tribunaux de la République. Ce geste — visible, sobre, indiscutable — est une forme de protestation silencieuse destinée autant aux magistrats et aux justiciables qu’à l’opinion publique. La branche régionale de Tunis, sous la signature de son président Soufiane Ben El Haj Mohamed, a de son côté diffusé dès le 14 mai 2026 un communiqué officiel pour coordonner les modalités pratiques de la grève du 19 mai dans les tribunaux de la capitale.

Des revendications précises, des réponses absentes

Pour comprendre pourquoi la profession en est arrivée là, il faut revenir aux fondements du conflit. Le conseil de l’Ordre rappelle avoir sollicité, à plusieurs reprises et par voie officielle, l’ouverture d’un dialogue avec le ministère de la Justice sur un ensemble de revendications structurelles. Ces demandes portent sur plusieurs fronts simultanément.

Le premier concerne l’infrastructure judiciaire elle-même. Le barreau dénonce la dégradation avancée des bâtiments abritant les tribunaux tunisiens : insuffisance des salles d’audience, vétusté des équipements, conditions de travail qui ne permettent plus d’assurer un service public de la justice dans des conditions dignes. Des situations qui affectent directement la qualité des procédures et, en dernier ressort, les droits des justiciables.

Le deuxième front concerne le fonctionnement institutionnel du système judiciaire. Le conseil pointe le blocage persistant dans la mise en place du Conseil supérieur de la magistrature — instance constitutionnelle dont l’absence affecte la gouvernance du corps judiciaire —, ainsi que le recours à ce que la profession décrit comme des circulaires arbitraires pour organiser les mutations et les transferts de magistrats, sans concertation préalable ni indemnisation des concernés.

Le troisième volet touche à la protection sociale des avocats eux-mêmes : les dysfonctionnements documentés de la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale des avocats constituent une source de préoccupation majeure pour l’ensemble de la profession, en particulier pour les générations approchant de la retraite.

Face à ces demandes, le ministère de la Justice n’aurait formulé aucune réponse substantielle depuis l’assemblée générale extraordinaire du 1er mai 2026 — réunion décrite par le conseil de l’Ordre comme ayant rassemblé des centaines d’avocats venus de tout le pays, dans un élan de solidarité professionnelle rare par son ampleur.

Rappel historique : une profession qui a toujours résisté

Le militantisme du barreau tunisien n’est pas une nouveauté. Il s’inscrit dans une tradition longue et documentée, qui remonte aux premières décennies de l’État indépendant.

Dès les années 1960 et 1970, sous la présidence de Habib Bourguiba, les avocats tunisiens ont constitué l’un des rares corps professionnels capables d’exprimer une résistance organisée face aux dérives autoritaires du régime du Destour. L’Ordre national des avocats, fondé en 1956 dans la foulée de l’indépendance, s’est très tôt imposé comme un espace de contre-pouvoir, protégé par la nature même de la fonction juridique et par les garanties d’indépendance formellement attachées à l’exercice du droit.

Dans les années 1980, alors que la Tunisie traversait une crise économique sévère et que les tensions sociales montaient, les avocats ont joué un rôle actif dans la défense des syndicalistes et des opposants politiques poursuivis, contribuant à maintenir un espace minimal de protection juridique dans un système judiciaire sous pression.

Sous Ben Ali, la profession a entretenu un rapport ambivalent avec le régime. Officiellement contrôlée, elle a néanmoins abrité des voix dissidentes, défendu des militants des droits humains, et produit des figures qui se sont retrouvées au premier rang de la transition post-2011 — dont Chawki Tabib, ancien bâtonnier et ex-directeur de l’Instance nationale de lutte contre la corruption, récemment incarcéré dans un contexte que ses soutiens qualifient de politiquement motivé.

Après la révolution de 2011, le barreau a connu une période d’effervescence inédite. Les avocats ont participé activement à la rédaction des textes fondateurs de la nouvelle République, ont siégé dans les instances de dialogue national, et ont contribué à l’élaboration du cadre législatif de la transition démocratique. L’Ordre a également joué un rôle dans la médiation lors des crises politiques de 2013, aux côtés des autres composantes du Quartet du dialogue national, qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2015.

Depuis 2021, la profession se retrouve dans une position nouvelle : non plus partenaire d’une transition, mais vigie d’un recul institutionnel qu’elle observe avec une inquiétude croissante. L’incarcération de Chawki Tabib, la pression sur les magistrats, la dégradation des conditions d’exercice dans les tribunaux — autant de signaux que le barreau interprète comme une attaque contre les fondements mêmes de l’État de droit.

Le programme d’action adopté le 13 mai court jusqu’au 18 juin 2026. D’ici là, chaque audience dans chaque tribunal du pays sera marquée par le brassard rouge des avocats en protestation. Si les grèves régionales ne produisent pas de réponse du ministère, la grève nationale du 18 juin s’annonce comme un point de bascule. Le conseil de l’Ordre a averti qu’il ne s’arrêterait pas là : la détermination à « poursuivre toutes les formes de lutte » est inscrite noir sur blanc dans le communiqué signé par le doyen Belthabet. Ce que le gouvernement choisira de faire — ou de ne pas faire — dans les prochaines semaines dira beaucoup sur l’état réel du dialogue entre l’exécutif et les corps intermédiaires en Tunisie.

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