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Tunisie :La société civile dans le viseur, l’Organisation des jeunes médecins suspendue trente jours
Ce n’est pas un grand titre de presse internationale, pas une arrestation spectaculaire, pas un procès retentissant. C’est une notification administrative, sobre dans sa forme, lourde dans ce qu’elle signifie. Le jeudi 14 mai 2026, l’Organisation tunisienne des jeunes médecins a reçu du secrétariat général du gouvernement un courrier officiel lui signifiant la suspension de toutes ses activités pour une durée de trente jours. La décision est tombée la veille d’une conférence de presse que l’organisation s’apprêtait à tenir pour présenter ses prochaines actions. L’OTJM a indiqué qu’elle se conformerait à la mesure et reporterait d’un mois ses annonces publiques. Une suspension, une conférence annulée, et une question qui reste dans l’air : pourquoi maintenant, pourquoi eux ?
Une notification, un timing, une question
Il y a dans cette décision quelque chose qui mérite qu’on s’y arrête. Pas tant la durée , trente jours, c’est le format habituel de ces suspensions administratives en Tunisie , que le moment choisi pour la notifier.
La veille d’une conférence de presse. Pas le lendemain, pas une semaine avant. La veille. Ce calendrier, dont on ne sait pas s’il est délibéré ou fortuit, a produit un effet immédiat et mécanique : l’OTJM ne peut plus parler publiquement au moment précis où elle s’apprêtait à le faire. La conférence est reportée d’un mois. Ce que l’organisation voulait annoncer reste inconnu du public pour l’instant.
L’OTJM a réagi avec une sobriété remarquée. Pas de déclaration tonitruante, pas d’appel à la résistance. L’organisation a simplement indiqué qu’elle respecterait la décision et attendrait la levée de la suspension pour reprendre ses activités et sa communication. Une posture légaliste, mesurée, qui contraste avec la brutalité administrative de la mesure.
Ce que l’on sait de l’OTJM, c’est qu’elle porte une mission qui touche à des enjeux concrets et urgents : les conditions de travail des jeunes praticiens, la fuite des médecins tunisiens vers l’étranger — phénomène massif et documenté —, la qualité du système de santé public, la formation médicale. Des sujets qui ne relèvent pas de l’opposition politique au sens partisan du terme, mais qui touchent directement à la gestion des affaires publiques et à la capacité de l’État à retenir ses compétences médicales sur le sol tunisien.
Une décision parmi d’autres, un pattern qui se dessine
Prise isolément, la suspension de l’OTJM pourrait sembler anecdotique. Replacée dans son contexte, elle prend une tout autre dimension.
En quelques mois, plusieurs organisations de la société civile tunisienne ont fait l’objet de mesures administratives restrictives. La Ligue tunisienne des droits de l’homme — la LTDH, fondée en 1977, doyenne des organisations de droits humains du monde arabe — a vu ses activités suspendues pour un mois. Avocats sans frontières a reçu une décision similaire, qu’elle a qualifiée publiquement de mesure injustifiée et non fondée sur un cadre légal transparent. Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux et l’association Al-Khat font l’objet de pressions multiples — administratives, judiciaires, financières.
Ce que ces organisations ont en commun, c’est leur indépendance. Aucune n’est partisane au sens électoral du terme. Toutes travaillent, chacune dans son domaine — droits humains, droits économiques et sociaux, accès à la justice, santé publique — sur des questions qui concernent directement les citoyens tunisiens ordinaires. Et toutes se retrouvent, à des degrés divers, dans le collimateur d’une administration qui n’a pas, à ce stade, fourni d’explication publique détaillée sur les motifs précis de ces suspensions.
L’OTJM rejoint donc une liste qui s’allonge. Et c’est précisément cette accumulation qui retient l’attention des observateurs de la scène tunisienne, bien au-delà du cas spécifique des jeunes médecins.
La société civile tunisienne : une histoire de conquêtes fragiles
Pour mesurer ce que représentent ces suspensions, il faut comprendre ce qu’a été la société civile tunisienne dans l’histoire récente du pays — et ce qu’elle représente encore aujourd’hui.
Sous Bourguiba d’abord, puis sous Ben Ali, l’espace associatif tunisien a existé dans un cadre légal strict et sous surveillance étroite. Les organisations qui survivaient étaient soit alignées sur le pouvoir, soit tolérées dans des limites précises. La LTDH elle-même, fondée en 1977, a navigué pendant des décennies entre reconnaissance officielle et persécution répétée, entre moments d’ouverture et périodes de répression.
La révolution de 2011 a tout changé, du moins en apparence. En quelques mois, des milliers d’associations ont été créées dans un foisonnement inédit. Des organisations de femmes, de jeunes, de professionnels de santé, de juristes, d’enseignants, de défenseurs de l’environnement — autant de structures qui ont rempli des espaces laissés vides par un État longtemps omniprésent mais peu efficace dans la fourniture de services publics de qualité. Le décret-loi n° 88 de 2011 sur les associations a fourni un cadre légal libéral, permettant cette explosion associative qui a été saluée internationalement comme l’un des acquis les plus durables de la transition tunisienne.
C’est dans ce contexte que l’OTJM a vu le jour et s’est développée, portant les préoccupations d’une génération de médecins confrontée à une réalité difficile : des salaires insuffisants dans le secteur public, des conditions d’exercice dégradées, une émigration massive vers l’Europe — la France et l’Allemagne notamment —, et un système de santé public sous tension permanente. Selon plusieurs estimations, des milliers de médecins tunisiens ont quitté le pays au cours des dernières années, creusant un déficit de compétences médicales dont les effets se font sentir jusque dans les régions les plus éloignées de la capitale.
Depuis 2021, le cadre légal et politique dans lequel opèrent ces associations s’est progressivement resserré. Le décret-loi n° 54 de 2022, initialement présenté comme un outil de lutte contre la désinformation en ligne, a été critiqué par de nombreuses organisations pour son potentiel à criminaliser l’expression critique. Des procédures administratives, longtemps dormantes dans les textes, ont été réactivées pour suspendre des organisations sans que les motifs précis soient systématiquement rendus publics.
Ce que la suspension d’une association de médecins dit d’un pays
Il y a quelque chose de révélateur dans le choix de cette cible particulière. Les jeunes médecins ne sont pas des opposants politiques déclarés. Ils ne militent pas pour un parti, ne portent pas de projet de renversement institutionnel. Ils défendent les conditions d’exercice de leur profession et, ce faisant, la qualité du système de santé tunisien — un sujet qui devrait, en principe, faire consensus.
Le fait que même cette catégorie d’organisation — apolitique dans ses objectifs, professionnelle dans sa nature, utile dans sa fonction — se retrouve frappée d’une suspension administrative dit quelque chose sur l’étendue du périmètre désormais concerné par ces mesures restrictives. Ce n’est plus seulement la société civile politique qui est visée, mais la société civile dans sa globalité — y compris celle qui travaille sur la santé, sur la jeunesse, sur des questions qui ne menacent pas le pouvoir mais qui, précisément, existent en dehors de lui.
Dans trente jours, la suspension de l’OTJM sera théoriquement levée. L’organisation pourra alors tenir sa conférence de presse, annoncer ses projets, reprendre son travail. Mais la question que pose cette décision ne se résoudra pas en trente jours. Elle est plus fondamentale : dans la Tunisie de 2026, où s’arrête l’espace légitime de l’action civile indépendante ? Et qui, exactement, en trace les contours ?