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Tunisie : quatre militants interpellés avenue Bourguiba pour avoir distribué des tracts appelant à manifester

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Distribuer des tracts dans la rue, un geste banal dans toute démocratie, a suffi, vendredi, à conduire quatre personnes en garde à vue au cœur de Tunis. Naoures Douzi, Naoures Hamadi, Seif Ayadi et Mehdi El Aach ont été interpellés avenue Habib Bourguiba selon l’avocate Feryel Jradi Charfeddine, l’artère centrale et symbolique de la capitale tunisienne, alors qu’ils distribuaient des invitations appelant à participer à une marche prévue le lendemain, samedi. Aucun acte de violence, aucun trouble à l’ordre public signalé : c’est le simple fait de diffuser une invitation à manifester qui a motivé leur arrestation, dans une ville où cette avenue a pourtant été, il y a quinze ans à peine, le théâtre d’une révolution.

Quatre noms, un geste, une arrestation


Les faits sont simples dans leur déroulement, complexes dans ce qu’ils révèlent. Nours El Douzi, Nours Hamadi, Seif Ayadi et Mehdi El Aach se trouvaient avenue Habib Bourguiba — l’axe central de Tunis, bordé de cafés, de ministères et de l’emblématique Théâtre municipal — lorsqu’ils ont été appréhendés par les forces de l’ordre. Leur activité au moment de l’interpellation : distribuer des tracts annonçant une marche prévue pour le lendemain, samedi.
Il n’est pas fait état de violences, d’altercations, ni de trouble manifeste à l’ordre public dans les informations disponibles au moment de la publication de cet article. Ce sont les tracts eux-mêmes — des invitations à une manifestation — qui semblent avoir constitué le motif de l’intervention policière. Les quatre militants ont été conduits dans les locaux des forces de sécurité pour y être entendus.
Leur identité et leur sort précis au-delà de l’interpellation initiale n’étaient pas entièrement connus au moment de la rédaction de cet article. Ce que l’on sait, c’est que l’arrestation a eu lieu avant que la marche du lendemain ne se tienne — créant de facto une situation où l’acte de promouvoir une manifestation légale s’est transformé, pour ces quatre personnes, en motif d’interpellation.

L’avenue Bourguiba : un espace chargé d’histoire et de symboles


Le choix du lieu — ou plutôt, le fait que c’est dans ce lieu précis que l’arrestation s’est produite — mérite qu’on s’y attarde. L’avenue Habib Bourguiba n’est pas une rue comme les autres à Tunis. C’est l’artère qui concentre, mieux que toute autre, la mémoire politique et civique de la Tunisie contemporaine.
C’est sur cette avenue que des centaines de milliers de Tunisiens ont défilé en janvier 2011, les jours qui ont précédé et suivi la fuite de Ben Ali. C’est là que la foule a célébré la chute du régime, que des discours ont été prononcés, que l’histoire a basculé. Dans la géographie symbolique de Tunis, l’avenue Bourguiba est à la fois un lieu de pouvoir — elle mène au ministère de l’Intérieur, dont la silhouette imposante domine son extrémité — et un espace de liberté conquise, associé dans la mémoire collective à l’expression publique et à la revendication citoyenne.
Y distribuer des tracts appelant à manifester, c’est se placer dans cette tradition. Y être arrêté pour ce geste, c’est produire une image dont la charge symbolique n’échappe à personne.

Liberté de manifestation en Tunisie : une conquête en recul


Pour comprendre la portée de cette interpellation, il faut la replacer dans le cadre légal et politique qui régit aujourd’hui la liberté de rassemblement en Tunisie.
Après la révolution de 2011, le droit de manifester a été consacré comme une liberté fondamentale. Le décret-loi n° 88 de 2011 et les textes constitutionnels successifs ont formellement garanti la liberté de réunion et de manifestation pacifique. Dans les années qui ont suivi, Tunis a connu une effervescence manifestante inédite : marches syndicales, rassemblements de partis, protestations étudiantes, sit-in devant l’Assemblée — la rue est devenue un espace politique à part entière, reconnu et toléré.
Depuis le tournant de juillet 2021 et la concentration du pouvoir entre les mains du président Kaïs Saïed, ce cadre s’est progressivement resserré. Des manifestations ont été dispersées, des organisateurs interpellés, des appels à rassemblement contrariés par des dispositifs sécuritaires préventifs. La notion de « trouble à l’ordre public » a été invoquée dans des situations où aucun désordre n’était constaté, servant de justification à des interventions policières sur des rassemblements pacifiques.
Ce glissement s’inscrit dans un mouvement plus large de restriction des libertés publiques documenté par plusieurs organisations de droits humains — Amnesty International, Human Rights Watch, la LTDH — qui ont signalé, rapport après rapport, une dégradation des conditions d’exercice des libertés fondamentales en Tunisie. La liberté de manifestation, conquête centrale de 2011, figure parmi les droits dont l’exercice effectif est devenu plus précaire.
L’interpellation de quatre personnes pour la simple distribution de tracts d’invitation à une marche s’inscrit dans cette trajectoire. Elle ne constitue pas un événement isolé mais s’ajoute à une série de signaux convergents : arrestations préventives avant des manifestations annoncées, dispersion de rassemblements avant même qu’ils ne se forment, surveillance accrue des espaces publics à l’approche de dates politiquement sensibles.

Manifester demain : ce que le samedi dira


La marche pour laquelle ces quatre militants distribuaient des tracts était prévue pour le samedi. Au moment où ces lignes sont écrites, leur situation exacte — libérés, maintenus en garde à vue, ou poursuivis — n’est pas entièrement établie. Ce que leur arrestation a déjà produit, en revanche, est documenté : elle a créé une perturbation dans l’organisation d’un événement public légal, à la veille de sa tenue.
La question que pose cette interpellation ne se réduit pas au sort de quatre individus. Elle touche à quelque chose de plus fondamental : dans la Tunisie de 2026, l’acte d’inviter ses concitoyens à marcher ensemble dans une rue est-il encore un droit, ou est-il devenu un risque ? La réponse à cette question se lira, en partie, dans ce qui se passera — ou ne se passera pas — avenue Bourguiba le samedi.

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