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Migrants noirs en Tunisie : victimes d’une haine qui ne dit que la bassesse de ceux qui la portent
En Tunisie, une vidéo diffusée début juin 2026 sur les réseaux sociaux depuis deux continents différents a provoqué un choc dans l’opinion publique : on y voit des individus s’introduire de force dans le domicile d’une famille migrante subsaharienne, proférer des menaces à l’arme blanche et tenir des propos d’une violence extrême. Une scène filmée, selon les autorités tunisiennes, non pas récemment, mais il y a cinq ans. Ce n’est pas la première fois que des images de ce type font surface dans le pays. Depuis le discours du président Kais Saied, le 21 février 2023, qualifiant l’immigration subsaharienne de « complot » visant à modifier la composition démographique de la Tunisie, un cycle de tensions, de violences et de déclarations controversées s’est installé dans le paysage politique et social du pays. La résurgence de cette vidéo, à un moment précis, soulève autant de questions sur la réalité de la violence que sur les mécanismes de sa mise en scène médiatique.
Une vidéo, des arrestations et un communiqué aux questions sans réponses
Le 5 juin 2026, le ministère de l’Intérieur tunisien a annoncé avoir identifié et interpellé les individus apparaissant dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, qui les montre en train d’agresser des ressortissants d’Afrique subsaharienne. L’enquête a été ouverte malgré l’absence de toute plainte déposée dans cette affaire.
Le communiqué officiel, sobre dans sa forme mais lourd de sous-entendus, apporte plusieurs précisions troublantes. Selon les investigations menées, la vidéo ne documenterait pas un événement récent : les faits remonteraient à cinq ans, soit à 2021. Les enquêtes se poursuivaient pour déterminer les circonstances de cette affaire et les raisons de sa diffusion à ce moment précis, malgré le long délai écoulé depuis les faits. L’institution soulignait également que la vidéo avait été diffusée depuis deux continents différents, sans que les autorités précisent l’origine géographique exacte de ces publications.
La vidéo en question montre un groupe d’individus pénétrant de force dans le domicile d’une famille migrante, menaçant ses membres à l’aide d’armes blanches et proférant des menaces explicites de viol à l’encontre d’une femme enceinte. Face à ce contenu, plusieurs organisations de la société civile tunisienne ont réagi par une tribune commune, dénonçant l’escalade des discours de haine, du racisme et de la discrimination en Tunisie, ainsi que la recrudescence des agressions visant les personnes migrantes originaires d’Afrique subsaharienne, dans un contexte d’impunité persistante favorisée par la complaisance manifeste des institutions de l’État.
Dans son communiqué, le ministère a par ailleurs réaffirmé l’engagement de la Tunisie à garantir les droits et la dignité de toute personne se trouvant sur son territoire, et a rappelé son adoption d’une approche humanitaire dans la gestion du dossier migratoire. Une déclaration de principe qui n’a pas dissipé les inquiétudes des défenseurs des droits humains.
Février 2023 : le tournant du discours présidentiel
Pour comprendre le contexte dans lequel s’inscrit cette affaire, il faut revenir à la nuit du 21 février 2023. Réuni devant le Conseil national de sécurité, le président Kais Saied a ordonné à ses responsables de prendre des mesures urgentes contre l’immigration irrégulière, soutenant sans la moindre preuve qu’un complot criminel était en cours pour altérer la composition démographique du pays.
Le chef de l’État a alors développé sa thèse : selon lui, les vagues successives d’immigration clandestine poursuivraient un objectif inavoué, celui de transformer la Tunisie en un pays purement africain, coupé de son appartenance arabe et islamique. Loin d’être un dérapage isolé ou une réaction aux pressions européennes sur le dossier migratoire, ce discours s’inscrivait dans une logique politique délibérée, visant non seulement les migrants étrangers, mais, plus largement, l’ensemble des citoyens tunisiens noirs, qu’ils vivent à l’intérieur du pays ou en diaspora.
Les répercussions sur le terrain ont été quasi immédiates. Des agressions racistes contre des ressortissants subsahariens se sont multipliées dans les jours suivants. Des propriétaires ont expulsé leurs locataires, des familles entières se sont retrouvées à la rue, contraintes de dormir dans des abris précaires ou sur les trottoirs. Certains migrants ont été empêchés de monter dans les transports en commun. Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a documenté cette montée brutale de la violence, tirée par un climat de haine désormais légitimé par la parole présidentielle.
Sur le plan diplomatique, l’Union africaine a exprimé sa vive préoccupation, appelant Tunis à renoncer aux discours de haine à caractère racial. Le gouvernement tunisien a balayé ces critiques, les jugeant infondées et mal informées sur la position réelle des autorités.
Au sein même de la société tunisienne, une résistance s’est organisée. Des centaines de personnes ont manifesté dans les rues de la capitale, réclamant des excuses présidentielles et rappelant que la Tunisie est, avant tout, une terre africaine. Artistes, militants et représentants de la société civile ont marché côte à côte. La championne de tennis Ons Jabeur a pris publiquement position, affirmant sa fierté d’être une femme tunisienne, arabe et africaine, et rappelant que la dignité est un droit universel et indivisible.
Un racisme ancien que le politique a réactivé
La Tunisie n’est pas étrangère au phénomène raciste, même si ce sujet a longtemps été relégué au rang de non-dit dans le débat public. La vague de violences déclenchée par les propos du président a mis en lumière un fond ancien de préjugés et de discriminations, enraciné dans l’ensemble des sociétés du Maghreb, et que les surenchères nationalistes des pouvoirs en place ne font qu’exacerber.
Le pays avait pourtant posé un jalon législatif remarquable. En octobre 2018, le parlement tunisien avait adopté à une très large majorité une loi criminalisant toutes les formes de discrimination raciale, une première dans le monde arabe. Ce texte prévoit des sanctions pénales pour les auteurs de propos ou d’actes racistes, ainsi que des peines plus lourdes pour l’incitation à la haine, les menaces à caractère racial et l’apologie du racisme. Une commission nationale dédiée devait en assurer le suivi et l’application.
Mais entre la lettre de la loi et sa mise en œuvre concrète, le fossé est demeuré béant. Après la vague d’agressions de 2023, Human Rights Watch n’a recensé qu’une seule arrestation annoncée par les autorités, installant un sentiment d’impunité propice à de nouvelles violences. Des migrants et réfugiés noirs ont été victimes d’un profilage racial systématique, de la part de particuliers comme de certaines forces de sécurité.
La population subsaharienne présente en Tunisie est estimée à plus de 21 000 personnes, dans un pays de 12 millions d’habitants. Ces hommes et ces femmes, souvent en transit vers l’Europe, évoluent dans un vide juridique et social qui les expose à toutes les formes de vulnérabilité.
En juin 2026, face à la vidéo virale montrant une famille migrante agressée à son domicile, plusieurs organisations de la société civile tunisienne ont signé une tribune commune pour rappeler une vérité que les chiffres et les témoignages confirment : les violences d’aujourd’hui sont le produit direct de plusieurs années de stigmatisation, de criminalisation et d’incitation à la haine. La responsabilité, ont-elles insisté, ne repose pas uniquement sur les auteurs directs des agressions. Elle incombe aussi à tous ceux qui ont semé la peur, banalisé le mépris et instrumentalisé le racisme à des fins politiques.
Alors que les arrestations annoncées le 5 juin 2026 semblent marquer une réaction judiciaire plus déterminée que lors des crises précédentes, et que le ministère de l’Intérieur a renouvelé ses engagements en faveur d’une approche humanitaire, une question fondamentale reste posée : la volonté institutionnelle sera-t-elle, cette fois, à la hauteur d’une situation que le discours politique lui-même a largement contribué à envenimer ? Pionnière dans le monde arabe en matière de législation antiraciste, la Tunisie saura-t-elle, un jour, faire coïncider ses textes de loi avec la réalité vécue par les plus vulnérables sur son territoire ?