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La Tunisie épinglée à Genève : quand l’ONU cite Tunis parmi les États qui poursuivent leurs journalistes

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Le 15 juin 2026, lors de l’ouverture de la 62e session ordinaire du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève, la Tunisie a pris la parole pour réaffirmer sa solidarité avec le peuple soudanais et défendre le principe de souveraineté nationale dans le traitement des crises humanitaires. Dans le même temps, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Volker Türk, citait explicitement Tunis parmi les capitales où des journalistes font l’objet de poursuites judiciaires, plaçant le pays dans une position délicate sur la scène internationale des droits fondamentaux.

La Tunisie prend position sur le dossier soudanais

Intervenant dans le cadre du dialogue interactif renforcé consacré à la Mission internationale indépendante d’établissement des faits pour le Soudan, la délégation tunisienne a adopté un ton mesuré, aligné sur les positions de plusieurs pays du Sud global. Tunis a exprimé sa « solidarité avec le peuple soudanais, peuple frère », tout en insistant sur le fait que la résolution de la crise devait passer par « des efforts essentiellement internes », loin de toute ingérence extérieure « susceptible de saper la souveraineté ».

Cette posture, partagée en séance par l’Algérie, l’Érythrée, la Chine, le Mali ou encore l’Indonésie, s’inscrit dans une lecture défensive du droit international, qui privilégie le consentement de l’État concerné comme condition préalable à tout mécanisme d’enquête indépendant. La délégation tunisienne a néanmoins appelé la communauté internationale à « redoubler d’efforts pour mettre fin à l’escalade, assurer l’accès humanitaire et soulager les souffrances de la population soudanaise », tout en saluant la coopération du gouvernement de Khartoum avec le Haut-Commissariat aux droits de l’homme.

Volker Türk nomme la Tunisie parmi les États réprimant la presse

C’est dans un tout autre registre que la Tunisie a été évoquée par Volker Türk lors de la présentation de son rapport annuel. Dans un passage consacré aux « tendances autoritaires » qu’il observe à l’échelle mondiale, le Haut-Commissaire a cité explicitement la Tunisie et la Turquie comme des pays où « des journalistes ont été poursuivis » dans le cadre d’actions répressives menées à travers le monde.

Cette mention, intégrée dans un tableau plus large dénonçant la criminalisation des défenseurs des droits humains et des professionnels des médias — aux côtés de la Russie, de l’Iran ou du Bélarus — n’est pas anodine. Volker Türk a rappelé que selon les derniers chiffres disponibles pour 2025, environ 950 défenseurs des droits humains, journalistes et syndicalistes auraient été assassinés ou auraient disparu dans le monde. Si la Tunisie n’est pas citée dans ce bilan mortuaire, son inscription dans la liste des pays pratiquant des poursuites judiciaires contre la presse constitue un signal diplomatique que Tunis ne peut ignorer.

Contexte : la liberté de la presse en Tunisie sous surveillance internationale

La situation tunisienne en matière de liberté de la presse s’est sensiblement dégradée depuis 2022-2023, selon plusieurs organisations internationales. Le décret-loi 54 de septembre 2022, relatif à la lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication, est au cœur des critiques. Ce texte, qui incrimine la diffusion de « fausses nouvelles » ou d’informations « susceptibles de porter atteinte à la sécurité de l’État », a été utilisé à de multiples reprises pour engager des poursuites contre des journalistes, des blogueurs et des militants.

Reporters sans frontières (RSF) a classé la Tunisie en net recul dans son index annuel de la liberté de la presse depuis l’adoption de ce décret. Plusieurs journalistes ont été convoqués, placés en garde à vue ou poursuivis devant des juridictions militaires ou civiles, ce qui a suscité des réactions de la part d’organisations professionnelles tunisiennes et d’instances internationales.

Il convient de rappeler que la Tunisie avait pourtant été longtemps présentée, après 2011, comme un cas d’exception dans la région, avec une presse plurielle et un espace civique relativement ouvert. La transition démocratique engagée après la révolution de jasmin avait vu naître des médias indépendants, des associations de journalistes actives et un cadre constitutionnel — la Constitution de 2014 — protégeant explicitement la liberté d’expression. Le tournant politique de juillet 2021, avec la concentration des pouvoirs entre les mains du président Kaïs Saïed et l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2022, a modifié en profondeur cet environnement.

Une position tunisienne entre deux logiques contradictoires

La séquence genevoise du 15 juin 2026 illustre une tension qui traverse la diplomatie tunisienne : d’un côté, une rhétorique de solidarité tiers-mondiste et de respect de la souveraineté, qui lui permet de s’aligner sur un groupe de pays réfractaires aux mécanismes d’enquête indépendants ; de l’autre, une exposition croissante à la critique internationale sur son propre bilan en matière de droits civils et politiques.

La Tunisie siège au Conseil des droits de l’homme à titre d’État membre, ce qui implique des obligations spécifiques, notamment en matière d’Examen périodique universel (EPU). Son dernier passage devant ce mécanisme avait donné lieu à des recommandations portant précisément sur la liberté de la presse et la protection des journalistes. La question de leur suivi effectif reste ouverte.

Alors que la 62e session du Conseil des droits de l’homme doit se poursuivre jusqu’au début du mois de juillet 2026, avec notamment la célébration du vingtième anniversaire de cette instance, la position de la Tunisie sur la scène internationale des droits humains apparaît comme un révélateur des équilibres fragiles entre souveraineté nationale et engagement multilatéral. La manière dont Tunis répondra — ou non — aux observations formulées par le Haut-Commissaire pourrait, dans les mois à venir, peser sur sa crédibilité au sein des enceintes onusiennes.

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