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Crise tunisienne et Coupe du monde 2026 : un pays qui encaisse les buts, du stade à l’État
En juin 2026, dans les stades de la Coupe du monde, la sélection nationale tunisienne de football encaisse défaite après défaite, sous les yeux d’un peuple déjà épuisé par des années de turbulences économiques et politiques. Battue 5-0 par la Belgique lors d’un match de préparation, puis humiliée 5-1 face à la Suède et écrasée 4-0 par le Japon durant la phase de groupes du Mondial, l’équipe nationale incarne, aux yeux de nombreux Tunisiens, quelque chose qui dépasse le cadre sportif. Ce que vivent ces joueurs sur les pelouses du monde reflète, pour une large partie de l’opinion publique, l’état d’un pays confronté à une crise multidimensionnelle qui s’étire depuis plus d’une décennie, sans véritable horizon de sortie.
Sur les terrains du monde : une débâcle qui fait date
En juin 2026, lors des phases de groupes de la Coupe du monde, la Tunisie a essuyé deux lourdes défaites : 5-1 face à la Suède — avec un seul but tunisien signé Rekik à la 43e minute — et 4-0 contre le Japon, avec des réalisations de Kamada, Ueda et Ito. Avant ces rencontres, la sélection avait également perdu 5-0 contre la Belgique lors d’un match de préparation, un résultat qui avait déjà suscité une vive émotion dans le pays. Foot Mercato
Ces scores sans appel traduisent une réalité sportive difficile à contester. La Tunisie a terminé l’année 2024 en chutant au 52e rang mondial et au 9e rang continental au classement FIFA, après avoir perdu onze places en octobre 2024, la baisse la plus importante enregistrée ce mois-là à l’échelle mondiale. La trajectoire est préoccupante, et le Mondial 2026 n’en est, pour l’instant, que l’illustration la plus visible.
Le prochain match de la sélection tunisienne opposera les Aigles de Carthage aux Pays-Bas le 26 juin 2026, une confrontation que les observateurs abordent avec une anxiété mêlée de résignation, tant l’écart de niveau entre les deux équipes semble difficile à combler.
Un contexte national sous haute tension
La débâcle footballistique survient dans un pays en proie à de sérieux déséquilibres structurels. Le PIB réel de la Tunisie ne retrouve qu’en 2025 son niveau d’avant la crise sanitaire du Covid-19, après des chocs successifs qui ont durablement affecté le modèle de croissance tunisien depuis 2009, contribuant à une sous-performance chronique par rapport aux pays de la région.
Selon des analyses publiées en mars 2026, la Tunisie affiche désormais l’un des taux d’investissement les plus bas au monde, à moins de 8 % du PIB, loin derrière la moyenne mondiale établie à 26 %. L’État consacre désormais davantage aux intérêts de la dette — 6,46 milliards de dinars — qu’à l’investissement public, qui ne représente que 9,3 % des dépenses totales, soit leur niveau le plus bas depuis dix ans.
Sur le plan social, le chômage des jeunes atteint 38,4 % au quatrième trimestre 2025, et environ 18 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec des disparités régionales marquées. Une grande partie des ménages consacre désormais plus de 30 % de ses dépenses à la nourriture seule, un chiffre pouvant atteindre 40 % pour les foyers à faible revenu, révélant une érosion structurelle du pouvoir d’achat aux effets directs sur la stabilité familiale et la confiance dans l’avenir économique. African Development Bank
Sur le plan politique, le pays est gouverné depuis 2019 par le président Kaïs Saïed, réélu en 2024, dont l’administration s’est concentrée sur la consolidation de la gouvernance et la poursuite de politiques visant l’indépendance économique, avec des impacts modestes sur certains secteurs. En 2022, le président Saïed a mis en œuvre un décret interdisant aux partis politiques de participer aux élections législatives, une mesure qui a profondément reconfiguré le paysage institutionnel du pays.
Le football, révélateur d’un état des lieux
Le sport, et le football en particulier, a souvent servi de baromètre de la santé collective d’une nation. En Tunisie, cette dimension est particulièrement forte. L’équipe nationale, jadis fierté d’un pays qui fut l’une des sélections africaines les plus régulières et respectées, traverse une période de désarroi institutionnel et sportif profond.
En octobre 2024, le président de la Fédération tunisienne de football Wadie Jary avait été arrêté et placé en détention à la prison de Mornaguia pour des accusations de corruption financière et administrative et des affaires de matchs truqués, illustrant les dysfonctionnements qui minent les structures sportives du pays. La période a été marquée par de nombreuses difficultés sportives et administratives au sein de la fédération, avec plusieurs changements de sélectionneurs en l’espace de quelques mois.
En janvier 2025, Moez Nasri a été élu nouveau président de la fédération, après des tentatives infructueuses de recruter un entraîneur étranger de renom. Les négociations avec le technicien portugais Carlos Queiroz ont échoué après l’intervention des autorités en raison du montant jugé trop élevé du contrat, estimé à 500 000 dinars par mois. Cette séquence illustre les contradictions d’un pays qui aspire à l’excellence mais se heurte à ses propres contraintes budgétaires et institutionnelles.
La colère des supporters tunisiens après les dernières défaites ne se limite pas à la frustration sportive. Elle condense une exaspération plus large face à une accumulation de mauvaises nouvelles dans tous les secteurs de la vie nationale — éducation, emploi, santé, libertés publiques —, à laquelle le football semblait, jusqu’ici, résister avec plus de ténacité que d’autres domaines.
Une nation entre résignation et attente
La détérioration des équilibres macroéconomiques — déficits jumeaux et endettement public croissant — pendant la dernière décennie a accentué les vulnérabilités financières et monétaires, au détriment de l’attractivité des capitaux étrangers. La dette publique a grimpé à 83,7 % du PIB en 2024, contre 67,8 % en 2019. Ces chiffres dessinent le portrait d’un pays dont la marge de manœuvre se rétrécit d’année en année, même si quelques signaux positifs — reprise du tourisme, légère amélioration agricole — laissent entrevoir des ressorts encore intacts.
La révolution de 2011, qui avait suscité tant d’espoirs, peine à trouver un bilan à la hauteur de ses ambitions initiales. La Tunisie a été profondément touchée par la révolution de jasmin qui a chassé Ben Ali, et le pays ne s’est jamais pleinement relevé économiquement depuis. Quinze ans plus tard, sur les pelouses de la Coupe du monde comme dans les ruelles des quartiers populaires, la question de l’avenir collectif reste entière.
Alors que la Tunisie s’apprête à affronter les Pays-Bas pour conclure sa participation au Mondial 2026, on peut légitimement se demander si les défaites sportives constituent un signal d’alarme suffisant pour impulser enfin les réformes structurelles que les économistes, les experts et les citoyens réclament depuis des années — ou si elles ne feront que s’ajouter à la longue liste des occasions manquées.
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