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Liberté de la presse en Tunisie : au-delà du décret 54, une répression qui s’élargit
Les autorités tunisiennes ne se contentent plus de poursuivre des journalistes à titre individuel. Elles s’attaquent désormais aux structures mêmes qui rendent le journalisme indépendant possible — gels bancaires, audits administratifs, procédures de dissolution. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a documenté, dans un rapport publié le 12 mai 2026, une stratégie qui va bien au-delà du tristement célèbre décret-loi 54 de 2021, et qui vise à démanteler méthodiquement l’infrastructure médiatique indépendante tunisienne.

Un arsenal juridique qui dépasse le seul décret 54
Pendant près d’une décennie après la révolution de 2011, la Tunisie incarnait une exception dans le monde arabe : celle d’un pays où des journalistes pouvaient enquêter, critiquer le pouvoir et informer librement, sans craindre systématiquement la prison. Ce temps semble révolu.
Le décret-loi 54, imposé par le président Kaïs Saïed en 2021 pour réprimer la diffusion de « fausses informations », demeure l’instrument central de la répression. En mars 2026, Ghassen Ben Khelifa, rédacteur en chef du journal indépendant Inhiyez, a été condamné à deux ans de prison dans une affaire ouverte depuis septembre 2022, liée à une page sur les réseaux sociaux que les autorités lui attribuent. Le 13 avril, c’est la commentatrice politique et avocate Sonia Dahmani qui a écopé de dix-huit mois d’emprisonnement — sa cinquième procédure judiciaire au moins, toutes liées à ses prises de position médiatiques. Le 7 mai, le journaliste Zied el-Heni, rédacteur en chef du site Tunisian Press, a été condamné à un an de prison pour avoir publié sur Facebook une critique contre la justice dans l’affaire d’un confrère.

Ni Dahmani ni Ben Khelifa ne sont, à ce jour, incarcérés. Mais c’est précisément cet entre-deux juridique qui constitue le piège. Leurs peines restent exécutoires à tout moment. « Les autorités tunisiennes ont transformé la liberté de Sonia en menace », confie au CPJ Ramla Dahmani, la sœur de la condamnée. « En maintenant cette sentence suspendue au-dessus d’elle, ils nous imposent le silence : si nous parlons, elle peut être emmenée en prison le lendemain. »
La criminalisation financière, nouvelle arme contre la presse
Au-delà des poursuites pour discours, le CPJ documente une escalade inédite : le recours aux accusations de criminalité financière pour prolonger les détentions et radicaliser la stigmatisation des journalistes.
Les cas de Mourad Zghidi et Borhen Bsaies, journalistes de radio arrêtés en mai 2024 en même temps que Sonia Dahmani, en sont l’illustration la plus saisissante. Initialement poursuivis sous le décret 54, ils avaient vu leurs peines réduites en appel. Mais au lieu d’être libérés, ils ont fait l’objet de nouvelles enquêtes pour blanchiment d’argent et enrichissement illicite. En janvier 2026, un tribunal de Tunis les a condamnés à trois ans et demi de prison, assortis d’amendes lourdes et de saisies d’actifs.
Yesmine Zghidi, fille de Mourad, décrit ces charges comme des mesures de représailles destinées à maintenir son père derrière les barreaux tout en le requalifiant en criminel de droit commun. « Nos vies se sont arrêtées le jour où notre père a été arrêté », témoigne-t-elle. « Le plus difficile, c’est de savoir qu’il n’a rien fait de mal, et qu’il est pourtant en cellule. »
Des médias indépendants sous étranglement institutionnel
La stratégie répressive dépasse désormais les individus pour viser les organisations elles-mêmes. L’association Al Khatt, structure mère de la plateforme d’investigation Inkyfada et acteur central de la presse indépendante tunisienne depuis plus d’une décennie, fait face à une procédure de dissolution. Une audience sur la demande gouvernementale est prévue en juin 2026. Depuis fin 2023, Al Khatt enchaîne les restrictions bancaires répétées, les audits administratifs, les demandes de documentation et une suspension d’un mois de ses activités en 2025.

« L’obstacle le plus dévastateur a été les restrictions bancaires », explique Malek Khadhraoui, cofondateur d’Inkyfada, au CPJ. « Des virements liés à nos projets ou services sont bloqués pendant des mois sans explication — personne ne nous dit pourquoi ni pour combien de temps. »
Le site indépendant Nawaat a lui aussi été suspendu pendant un mois en octobre 2025, à la suite d’une série de contrôles fiscaux et de incidents de harcèlement. Le média Tumedia a vu un virement international d’un donateur bloqué par sa banque après que les autorités ont exigé une documentation étendue sur les sources de financement du donateur lui-même. Les fonds restent gelés, sans explication claire. La rédactrice en chef du site, Khaoula Boukrim, serait par ailleurs visée par ce qui apparaît comme une campagne de discrédit coordonnée en ligne.
En fin d’avril 2026, la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), membre du Quartet du Dialogue National lauréat du prix Nobel de la paix en 2015, a elle aussi été suspendue pour un mois — signal supplémentaire que la pression s’étend bien au-delà du seul secteur médiatique.
Contexte : quinze ans de liberté de la presse, un héritage fragilisé
La révolution du 14 janvier 2011 avait ouvert une brèche inédite dans le paysage médiatique tunisien. Dès les premières années post-Ben Ali, des titres indépendants ont émergé, des journalistes d’investigation ont pu travailler avec une liberté relative, et la Tunisie a été fréquemment citée comme un modèle de transition démocratique dans la région.
Ce relatif pluralisme reposait sur un équilibre institutionnel fragile. Le décret-loi 115 de 2011, adopté après la révolution, garantissait des protections spécifiques aux journalistes et établissait un cadre de poursuites distinct du droit pénal commun. C’est précisément ce texte que le CPJ appelle les autorités à appliquer en lieu et place du décret 54.
Le tournant a coïncidé avec la consolidation du pouvoir par Kaïs Saïed. Élu en 2019, ce dernier a procédé en juillet 2021 à une suspension du Parlement, avant d’adopter une nouvelle Constitution en 2022 et de gouverner par décrets. Le décret-loi 54, adopté dans ce contexte, criminalise vaguement la diffusion de « fausses nouvelles » et de contenus jugés portant atteinte à la sécurité nationale, laissant une marge d’interprétation très large aux autorités.
En 2026, selon le CPJ, la Tunisie illustre un glissement vers un modèle de répression à plusieurs niveaux, combinant intimidation judiciaire, criminalisation financière et asphyxie administrative — un dispositif qui vise non seulement les voix, mais les moyens de les faire entendre.
Une pression internationale insuffisante, mais pas sans effets
Des signaux ténus suggèrent que la mobilisation internationale peut peser. En 2025, le CPJ a facilité l’audition de Ramla Dahmani devant le Parlement européen. Le même jour où l’assemblée a adopté une résolution exprimant sa préoccupation pour l’emprisonnement de Sonia Dahmani et la situation générale de la presse en Tunisie, cette dernière a été libérée. Carlos Martínez de la Serna, directeur des programmes du CPJ, a souligné que Bruxelles dispose d’une réelle capacité d’influence sur Tunis.
L’organisation continue de presser la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure d’exiger la libération de Mourad Zghidi et Borhen Bsaies, et appelle les autorités tunisiennes à abandonner l’usage du décret 54 contre les journalistes, à protéger les organisations de presse indépendantes et à mettre fin aux tentatives de dissolution de leurs associations. Le gouvernement tunisien n’a pas répondu aux demandes de commentaires du CPJ.
La question qui se pose désormais est moins celle de savoir si la Tunisie a rompu avec son héritage post-révolutionnaire — les faits semblent l’attester — que celle de savoir si les partenaires internationaux du pays, et en premier lieu l’Union européenne, sont prêts à subordonner leurs intérêts économiques et migratoires à des exigences fermes en matière de libertés fondamentales.
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