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Tunisie, cinq ans après le 25 juillet : la répression judiciaire a remplacé le débat partisan

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Cinq ans après le coup de force présidentiel du 25 juillet 2021, la scène partisane tunisienne s’est vidée de sa substance. Le mouvement islamiste Ennahdha, dont la quasi-totalité des dirigeants sont emprisonnés, ne pèse plus dans le débat public. La gauche, elle, s’est fracturée entre partisans et adversaires du président Kais Saied, incapable de se reconstituer en force d’opposition unifiée. À Tunis, ce lundi 13 juillet 2026, alors qu’approche un nouvel anniversaire du 25 juillet, ce sont surtout les tribunaux qui font l’actualité politique du pays : procès en séries, lourdes condamnations, appels toujours en instance. Comment expliquer que les partis, moteurs de la transition démocratique amorcée en 2011, aient à ce point disparu du paysage institutionnel tunisien, et que signifie ce vide pour l’avenir politique du pays ?

Un champ partisan méthodiquement vidé de ses forces

Le tournant se situe précisément un après-midi de juillet 2021. Invoquant l’article 80 de la Constitution, le président Kaïs Saïed limoge son Premier ministre, gèle les travaux du Parlement et lève l’immunité des députés. Les mois suivants confirment que la mesure n’a rien d’exceptionnel ni de temporaire : en mars 2022, il dissout purement l’Assemblée des représentants du peuple, puis fait adopter par référendum, en juillet 2022, une nouvelle Constitution qui bascule le pays vers un régime hyperprésidentiel. Les législatives organisées fin 2022 et début 2023 se soldent par une participation historiquement faible, autour de 11 % au second tour, signe d’un désaveu généralisé du nouveau cadre institutionnel autant que des partis eux-mêmes.

Ennahdha, principale force parlementaire depuis 2011, encaisse le coup le plus rude. Son chef historique, Rached Ghannouchi, ancien président du Parlement dissous, est arrêté en avril 2023. Depuis, les procédures judiciaires s’accumulent contre lui et plusieurs cadres du mouvement : l’affaire dite de la « causerie du Ramadan », celle du « complot contre la sûreté de l’État », ou encore le dossier relatif à l’envoi de jihadistes tunisiens vers les zones de conflit syro-irakiennes et libyennes entre 2011 et 2016. En avril 2026, la chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis a condamné Rached Ghannouchi à vingt ans de prison dans la seule affaire de la « causerie du Ramadan », une peine qui s’ajoute à d’autres condamnations déjà prononcées contre lui et le porte, selon des médias tunisiens, à plus de quarante années de détention cumulées. D’autres dirigeants du mouvement, comme Ahmed Mechergui, Belgacem Hassen ou Mohamed Goumani, ont également été condamnés dans ce dossier. Le parti a dénoncé une instrumentalisation de la justice et de la législation antiterroriste destinée à évincer des opposants et à masquer l’incapacité du pouvoir à redresser la situation économique et sociale du pays.

Le Parti destourien libre (PDL) d’Abir Moussi, pourtant farouchement opposé à Ennahdha et présenté un temps comme la principale force anti-islamiste, n’a pas davantage été épargné : sa présidente a passé de longs mois en détention, et le parti a multiplié les recours judiciaires infructueux contre les scrutins locaux organisés par le pouvoir. Décret 54 sur la cybercriminalité à l’appui, adopté en septembre 2022 et prévoyant jusqu’à dix ans de prison pour la diffusion de « fausses nouvelles », les autorités ont par ailleurs resserré l’étau sur les médias, rendant plus périlleuse toute couverture critique des procès politiques en cours.

La gauche tunisienne, de la contestation à la fracture

Le paradoxe est frappant : l’affaiblissement d’Ennahdha, longtemps considéré par une partie de la gauche comme son adversaire historique, n’a pas profité aux formations progressistes. Bien au contraire. Le Front de salut national (FSN), coalition rassemblant à la fois des figures islamistes et des personnalités de gauche opposées au coup de force présidentiel, a vu certains de ses partis fondateurs, comme le Courant démocratique ou Ettakatol, adopter d’abord une posture prudente avant de basculer vers une opposition frontale. D’autres formations de gauche, à l’inverse, ont choisi de soutenir la ligne souverainiste du président, à l’image du Mouvement du peuple ou du Courant populaire, issus de la mouvance nationaliste arabe.

Cette division s’est cristallisée autour d’un débat mémoriel douloureux : l’assassinat en 2013 du dirigeant de gauche Chokri Belaïd, dont la responsabilité présumée d’Ennahdha continue de diviser les rangs progressistes. Une partie de la gauche estime que la priorité doit rester la dénonciation de l’autoritarisme présidentiel, quitte à faire taire temporairement ce contentieux ; une autre y voit une trahison de la mémoire des militants assassinés. Selon des analyses publiées sur cette fracture, la gauche tunisienne n’a cessé de se diviser depuis les élections de 2014, et apparaît aujourd’hui plus que jamais menacée par l’autoritarisme du chef de l’État, qui attise ces divisions internes plutôt que de cibler directement ses militants par des arrestations massives. Résultat : aucune formation de gauche n’est parvenue à s’imposer comme alternative crédible, ni à structurer une opposition populaire susceptible de mobiliser au-delà des cercles militants historiques.

Une réélection présidentielle sans opposition structurée

L’élection présidentielle d’octobre 2024 illustre à elle seule ce vide partisan. Kaïs Saïed a été réélu avec 90,7 % des voix, un scrutin marqué par un taux de participation de seulement 28,8 %, le plus faible depuis la révolution de 2011. Sur les dix-sept candidatures initialement déclarées, seuls deux concurrents mineurs ont pu se maintenir face au président sortant, après l’élimination des rivaux les plus solides. Aucun grand parti, ni Ennahdha ni aucune formation de gauche structurée, n’a pu présenter de candidat capable de peser dans la compétition. Le gouvernement est aujourd’hui dirigé par la cheffe de gouvernement Sarra Zaafrani, nommée en mars 2025, tandis que Brahim Bouderbala préside l’Assemblée des représentants du peuple élue dans le cadre de la nouvelle Constitution, une chambre dont la légitimité reste contestée par une partie de l’opposition en raison de la faible participation aux scrutins qui l’ont désignée.

Au printemps 2026, l’actualité judiciaire continue d’occuper le devant de la scène plus que la vie partisane proprement dite : le procès en appel des chroniqueurs Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies s’est ouvert à Tunis, les juges ayant refusé leur remise en liberté, dans un contexte de multiplication des condamnations visant des opposants de tous horizons. Ce climat contribue à décourager l’engagement partisan classique, au profit de mobilisations plus ponctuelles, souvent portées par des collectifs de familles de détenus ou des figures individuelles plutôt que par des structures de parti.

Ce que dit ce vide de la vie politique tunisienne

Avant le 25 juillet 2021, la Tunisie post-révolutionnaire vivait, non sans turbulences, au rythme d’un pluralisme partisan foisonnant : plus d’une centaine de partis enregistrés, des coalitions parlementaires mouvantes, des gouvernements qui se succédaient au gré des tensions entre Ennahdha et ses partenaires ou adversaires. Ce foisonnement avait ses limites, souvent dénoncées par les Tunisiens eux-mêmes : lenteur des réformes économiques, querelles d’appareils, incapacité chronique des partis à répondre aux attentes sociales nées de la révolution. C’est précisément sur ce terreau de lassitude que Kaïs Saïed a construit sa légitimité initiale, en se présentant comme un recours face à une classe politique jugée corrompue et déconnectée.

Cinq ans plus tard, le contraste est saisissant. Les partis n’ont pas simplement perdu des sièges ou des voix : ils ont perdu leur capacité même à exister comme espace de médiation entre la société et l’État. La répression judiciaire touche des figures de tous les courants, de l’islamisme conservateur à la gauche radicale en passant par le nationalisme anti-islamiste, ce qui a pour effet d’affaiblir simultanément l’ensemble de l’échiquier partisan plutôt qu’un seul de ses pôles. Pour les politologues qui suivent ce dossier, cette absence de partis structurés ne traduit pas une disparition de la vie politique tunisienne en tant que telle, mais son déplacement : vers les tribunaux, vers les réseaux sociaux malgré les risques encourus, vers des mobilisations sociales ponctuelles portées par les syndicats, en particulier l’UGTT, resté l’un des rares corps intermédiaires encore audibles. Le taux d’abstention record enregistré lors des derniers scrutins, notamment chez les moins de 35 ans, témoigne quant à lui d’un désengagement plus profond, celui d’une partie de la population qui ne considère plus le vote, ni les partis, comme des leviers de changement.

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