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Chaleur record, État défaillant : pourquoi les Tunisiens manquent d’eau et d’électricité
Depuis la mi-juillet 2026, des millions de Tunisiens subissent chaque jour des coupures d’électricité, d’eau courante, de réseau mobile et parfois de transports publics, alors que le thermomètre a dépassé 45°C, et même 49°C selon certaines stations, dans plusieurs gouvernorats du pays. La demande électrique a atteint un pic historique de 6 000 mégawatts, très supérieur à la capacité de production nationale estimée à 4 630 MW, obligeant la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) à imposer des délestages tournants, parfois supérieurs à vingt-quatre heures d’affilée, du Grand Tunis à Tataouine. Le président Kaïs Saïed a qualifié la situation d’« anormale » et réclamé des comptes aux responsables des « défaillances », tandis que la crise ravive, dans une partie de la population, la tentation du départ irrégulier vers l’Europe, la fameuse « harga ». Ce cumul de pannes, survenu en pleine haute saison touristique, met en lumière les fragilités structurelles d’infrastructures publiques vieillissantes et interroge la capacité de l’État à répondre à l’urgence climatique.
Un réseau électrique à la limite de la rupture
Le 22 juillet 2026, Kaïs Saïed a réuni au palais de Carthage les dirigeants de la STEG, ceux de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE) ainsi que plusieurs ministres, exigeant l’arrêt immédiat des coupures prolongées. Selon le PDG de la STEG, Faycel Trifa, l’explosion de la demande s’explique par le recours massif à la climatisation pendant la canicule. Un responsable a indiqué à la télévision publique que la consommation nationale a atteint un pic historique proche de 6 000 mégawatts, après un premier record de 5 600 MW la semaine précédente selon un responsable qui a indiqué à la télévision publique que la consommation nationale pourrait avoir atteint un record historique de 6.000 mégawatts, après un premier pic de 5.600 MW la semaine précédente, tandis que le PDG de la Steg, Faycel Trifa, a expliqué que la demande a explosé sous l’effet de l’utilisation excessive des climatiseurs.
Dans la nuit du 14 au 15 juillet 2026, le pays a connu l’une des coupures les plus importantes de son histoire, un « black-out » touchant des régions allant du Grand Tunis à Tataouine, en passant par Nabeul et Monastir survenu dans la nuit du mardi 14 au mercredi 15 juillet 2026, avec des températures nocturnes suffocantes supérieures à 32°C, qui a rapidement fait naître inquiétude et exaspération, d’autant que les autorités sont restées silencieuses durant de longues heures. Des techniciens ont attribué les pannes prolongées à des défaillances liées à la surcharge des transformateurs sous l’effet de la chaleur, un phénomène observé presque simultanément dans les réseaux algérien et libyen, ce qui a nourri des interrogations sur la vulnérabilité régionale des interconnexions électriques.
Pour les habitants, le terme de « délestage » est devenu une réalité quotidienne. La STEG publie désormais des « alertes canicule » listant les zones concernées, tandis que des témoignages rapportent des coupures pouvant durer une heure, trois heures, voire davantage alors que des coupures estivales de courant et d’eau touchaient déjà certaines régions les années précédentes, cette fois presque tout le pays est concerné par des interruptions qui peuvent durer une heure, trois, six, voire plus selon certains témoignages</cite>. Sur les réseaux sociaux comme dans la rue, l’exaspération domine les conversations, certains habitants évitant désormais les ascenseurs par crainte d’y rester bloqués.
L’eau, doublement fragilisée par la chaleur et les coupures de courant
La crise électrique a directement aggravé l’approvisionnement en eau potable. En Tunisie, les stations de pompage et les puits gérés par la SONEDE dépendent entièrement du réseau électrique : dès que le courant est coupé, la distribution d’eau s’arrête à son tour, plongeant des foyers entiers dans une double pénurie en pleine canicule. Le patron de la SONEDE a expliqué le 20 juillet que la situation résultait d’une conjonction de facteurs : forte hausse de la consommation, délestages électriques, complexité du réseau hydraulique et vétusté des infrastructures , précisant que les installations fonctionnaient déjà entre 115 % et 120 % de leur capacité d’exploitation. Le barrage de Nebhana, qui alimente notamment le Sahel, Kairouan et Sfax, ne dépassait alors que 4,5 % de sa capacité , l’absence de précipitations ayant fortement réduit ses apports alors que la demande continuait d’augmenter avec l’afflux touristique estival.
Ce paradoxe hydrique doit être nuancé : les pluies abondantes de la saison 2025-2026 avaient pourtant permis un net redressement des réserves nationales, avec un taux de remplissage des barrages passé d’environ 19,6 % en décembre 2024 à plus de 60 %, voire 67 %, au printemps 2026 , un niveau qui tranchait avec celui observé à la fin de 2024 et durant une grande partie de 2025, lorsque plusieurs retenues avaient atteint des niveaux critiques</cite>. Mais cette embellie reste très inégale : au printemps, les barrages du Nord affichaient près de 78 % de remplissage quand ceux du Centre plafonnaient à 13 %, le barrage de Nebhana étant qualifié de « quasiment à sec » , alors que ces réserves du Centre sont pourtant cruciales pour l’irrigation des régions du Sahel, de Kairouan et de Sfax où l’agriculture dépend fortement des apports en eau. Un rapport d’analyse publié en août souligne ainsi que l’amélioration pluviométrique de 2026 « offre une fenêtre d’action » mais ne referme pas la crise structurelle, tant l’envasement des retenues et les pertes dans un réseau de distribution vieillissant continuent de limiter l’efficacité du système, la Sonede gérant environ 59 000 kilomètres de canalisations dont une part importante date de plus de cinquante ans.
La tension s’est également étendue à l’eau minérale en bouteille, devenue rare dans plusieurs régions à la mi-août. La Chambre syndicale nationale de l’industrie des boissons non alcoolisées a évoqué une demande exceptionnelle liée à la chaleur, ayant épuisé les stocks de sécurité des 31 unités de production du pays , précisant qu’aucun acteur ne détient plus de 25 % de parts de marché, ce qui écarterait selon elle toute logique spéculative. Des observateurs ont toutefois relevé que ces pénuries, loin d’être imprévisibles, s’inscrivaient dans un contexte de coupures électriques chroniques auquel ni les industriels ni les pouvoirs publics n’avaient apporté de réponse durable.
Réseaux mobiles, transports et vie quotidienne sous pression
Les perturbations ne se limitent pas à l’eau et à l’électricité. Les coupures de courant affectent également, par intermittence, les réseaux de téléphonie mobile et les connexions internet, un phénomène désormais suffisamment documenté pour figurer dans les conseils aux voyageurs de plusieurs pays européens. Fin août 2026, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Belgique ont mis à jour leurs recommandations officielles pour signaler que les vagues de chaleur accroissent la pression sur le réseau électrique tunisien, avec des conséquences possibles sur la climatisation des hôtels, les réseaux mobiles, internet, et, dans les cas extrêmes, sur la distribution d’eau et les transactions électroniques, le ministère des Affaires étrangères britannique précisant que ces perturbations peuvent affecter certains hôtels et conduire la STEG à effectuer des coupures temporaires touchant également les distributeurs automatiques et les paiements par carte.
Le secteur du transport public, déjà fragilisé, a lui aussi connu des épisodes de perturbation, sans lien direct avec la canicule mais révélateurs d’un service public sous tension : la direction générale du transport terrestre a recensé, début mars 2026, près de 900 agressions contre la flotte de la société Transport de Tunis dans le Grand Tunis, un phénomène en nette hausse qui compromet la continuité du service et alourdit le budget de l’État. Ce climat de dégradation généralisée des services essentiels alimente un sentiment d’abandon dans une partie de la population, en particulier dans les régions de l’intérieur, historiquement moins bien desservies en infrastructures.

Le secteur touristique, vitrine involontaire de la crise
Le tourisme, pilier de l’économie tunisienne, subit de plein fouet cette accumulation de dysfonctionnements en pleine haute saison. Depuis la mi-juillet, des coupures ont touché plusieurs hôtels des principales zones balnéaires, y compris des établissements cinq étoiles, provoquant une hausse des réclamations et des demandes de rapatriement de la part de certains vacanciers. Sans courant, les pompes cessent de fonctionner et l’eau courante s’arrête avec elles ; les groupes électrogènes de secours permettent généralement d’assurer l’éclairage et la conservation des denrées, mais rarement l’ensemble des équipements, notamment la climatisation. Des professionnels du secteur redoutent que cette saison dégradée pèse sur les réservations des étés suivants, bien après que les coupures auront cessé.
Une colère sociale et la tentation persistante du départ
Face à cette accumulation de pannes, la colère s’exprime autant dans la rue que sur les réseaux sociaux. Pour de nombreux Tunisiens, la répétition, année après année, de crises similaires en période estivale traduit un manque chronique d’anticipation et d’investissement dans la maintenance des infrastructures publiques. Le chef de l’État a lui-même dénoncé, lors d’audiences accordées à des membres du gouvernement, les effets cumulés d’une mauvaise gestion, du manque d’entretien du réseau hydraulique et de certaines pratiques de corruption, affirmant qu’« il n’est plus question de priver le peuple tunisien de son droit d’accéder à l’eau potable ».
Dans ce climat de lassitude, la question de l’émigration irrégulière, la « harga », revient régulièrement dans le débat public comme l’un des exutoires envisagés par une partie de la jeunesse confrontée aux difficultés économiques et sociales. Les données disponibles imposent cependant une lecture prudente et nuancée de ce phénomène. Selon les statistiques préliminaires publiées le 14 août 2026 par l’agence européenne Frontex, les détections de franchissements irréguliers sur la route de la Méditerranée centrale, qui concerne notamment les départs tunisiens vers l’Italie, ont reculé de 55 % sur les sept premiers mois de 2026 par rapport à la même période de 2025, passant de 36 656 à 16 454 détections, tout en précisant que ce chiffre concerne l’ensemble de la route de la Méditerranée centrale et non les seuls départs depuis la Tunisie. Selon la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, les arrivées irrégulières dans l’Union européenne en provenance de Tunisie auraient même chuté de 97 % depuis 2023, année de la signature d’un accord migratoire controversé entre Tunis et Bruxelles , un programme de « retour volontaire » mené par les autorités tunisiennes s’étant par ailleurs intensifié avec des vols quasiment quotidiens</cite>. Depuis le début de 2026, près de 4 829 migrants ont bénéficié de ce mécanisme de retour volontaire mené avec l’Organisation internationale pour les migrations, portant à plus de 25 000 le nombre total de bénéficiaires depuis sa création , un rythme jugé soutenu par les autorités.
Ces chiffres officiels, qui mesurent les détections aux frontières européennes et les retours organisés, ne rendent toutefois compte ni des tentatives de départ non détectées, ni des drames survenus en mer, ni de la détresse sociale qui continue de nourrir, selon les organisations de défense des droits humains, l’aspiration au départ chez une partie de la jeunesse tunisienne. La baisse statistique des franchissements ne signifie donc pas la disparition du phénomène, mais reflète en partie le renforcement du contrôle des frontières et l’intensification des politiques de retour, deux axes que les autorités tunisiennes ont privilégiés ces dernières années face à une pression migratoire persistante.
Contexte : une crise structurelle plus qu’un accident climatique
La succession de pannes de l’été 2026 ne constitue pas un phénomène isolé. La Tunisie, pays de 12,4 millions d’habitants doté d’un littoral de 1 300 kilomètres et d’environ 240 jours d’ensoleillement par an, dispose en théorie d’un potentiel énergétique considérable, notamment solaire, resté largement sous-exploité. Le réseau électrique national repose sur une capacité de production jugée insuffisante et sur des importations d’électricité en provenance d’Algérie et de Libye, elles-mêmes soumises à des tensions similaires en période de forte chaleur. La STEG et la SONEDE, deux entreprises publiques en situation financière fragile, peinent depuis plusieurs années à investir dans la modernisation de réseaux vieillissants, un constat partagé aussi bien par des experts du secteur que par la présidence elle-même.
L’experte en énergie Héla Tlili estime que l’accélération du développement des énergies renouvelables est désormais indispensable, la Tunisie disposant d’un « très fort potentiel solaire » et d’un « potentiel éolien intéressant » , tout en soulignant que le véritable défi réside dans le stockage, notamment via des batteries permettant de réinjecter la nuit le surplus d’énergie solaire produit en journée. Ce diagnostic rejoint celui déjà formulé les années précédentes après plusieurs épisodes de sécheresse ayant durement affecté le secteur agricole et le quotidien des citoyens à travers des coupures d’eau répétées. La séquence de 2026, marquée par une chaleur d’une intensité et d’une durée inédites depuis la mi-juillet, agit ainsi comme un révélateur brutal de fragilités connues de longue date, plutôt que comme un événement isolé.
L’été 2026 aura mis en évidence, avec une intensité rarement atteinte, l’écart entre les moyens dont dispose la Tunisie et la réalité de ses infrastructures publiques. Reste à savoir si les investissements annoncés dans les énergies renouvelables et la modernisation des réseaux d’eau et d’électricité permettront, dans les prochaines années, d’éviter que chaque vague de chaleur ne se transforme en crise nationale.
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