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Cinq ans après son coup de force, Kaïs Saïed isolé dans la rue, protégé par l’appareil sécuritaire

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Samedi 25 juillet 2026, jour de la fête de la République, la capitale tunisienne a vécu au rythme de deux rassemblements aux messages opposés. Le matin, devant le Théâtre municipal de Tunis, une vingtaine de partisans du président Kaïs Saïed ont célébré, dans une ambiance décrite comme festive, les cinq années écoulées depuis son coup de force du 25 juillet 2021. En fin d’après-midi, sur l’avenue Habib-Bourguiba, environ 2 500 personnes répondaient à l’appel de partis d’opposition et d’organisations de la société civile pour dénoncer la dégradation des conditions de vie, les coupures d’eau et d’électricité qui frappent le pays en pleine canicule, et réclamer le départ du chef de l’État ainsi que le rétablissement des libertés publiques.

Une mobilisation marquée par la crise du quotidien

Le cortège de l’opposition, parti en fin de journée, a rassemblé des militants de plusieurs formations, dont le parti Al Joumhouri, aux côtés de représentants de la société civile et de familles de détenus politiques. Les slogans scandés ont mêlé les revendications politiques classiques à des préoccupations plus immédiates liées aux services essentiels. Les manifestants ont notamment dénoncé l’absence d’eau et d’électricité tout en pointant les incarcérations et la hausse des prix, un slogan repris à plusieurs reprises tout au long du défilé, selon l’Agence France-Presse.

Le porte-parole d’Al Joumhouri, Wissem Sghaier, a expliqué que cette sortie visait avant tout à interpeller le pouvoir sur ses manquements et à demander des comptes sur la gestion du pays. Pour l’universitaire Mouldi Gassoumi, présent dans le cortège, cette marche relevait d’un appel citoyen destiné à renouer avec les valeurs républicaines, plus que d’une simple manifestation partisane.

Du côté des soutiens du président, le rassemblement matinal, nettement plus restreint en nombre, a pris la forme d’un moment de célébration institutionnelle, avec des chants et des appels à poursuivre le « processus » engagé depuis 2021, sans reprendre les registres protestataires observés l’après-midi.

Les coupures d’électricité, catalyseur de la colère

La question énergétique a occupé une place centrale dans les revendications de samedi. Confronté à une demande record liée à l’usage massif de la climatisation pendant la vague de chaleur, le réseau électrique national fait l’objet de délestages programmés dans plusieurs régions du pays, parfois accompagnés de coupures d’eau. Selon la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, ces coupures répondraient à un objectif de prévention destiné à éviter un effondrement généralisé du réseau.

Ces restrictions, qui se sont par endroits prolongées au-delà de vingt-quatre heures, ont suscité une inquiétude particulière concernant les établissements hospitaliers. L’Organisation tunisienne des jeunes médecins a appelé, samedi, à un élan de solidarité envers le personnel soignant, sollicitant des dons de glace alimentaire pour les patients victimes de coups de chaleur et l’engagement volontaire d’étudiants en médecine dans les services d’urgence. Son président a fait état, sur les réseaux sociaux, d’un bilan compris entre 150 et 200 décès liés à la chaleur au cours des derniers jours, un chiffre établi à partir de données collectées par de jeunes médecins. Ce bilan n’a pas été confirmé par les autorités : sollicité, le ministère de la Santé n’a pas répondu, et aucune statistique officielle n’a été communiquée à ce stade.

Face à la multiplication des critiques, le président Kaïs Saïed a réuni, mercredi 22 juillet, les ministres de l’Intérieur et de l’Équipement, ainsi que les dirigeants de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz et de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux. Il a qualifié la situation de « phénomène hors norme » et averti que l’État ne resterait pas passif face à toute tentative d’instrumentaliser les tensions sociales.

Un climat politique sous tension depuis 2021

Le 25 juillet 2021, invoquant l’article 80 de la Constitution, Kaïs Saïed avait suspendu les travaux du Parlement, limogé le chef du gouvernement Hichem Mechichi et concentré entre ses mains l’essentiel des pouvoirs exécutifs. Élu deux ans plus tôt sur un discours de rupture avec les élites politiques traditionnelles, il justifiait alors cette décision par la nécessité de sortir le pays d’une paralysie institutionnelle et d’une crise sanitaire aggravée par la pandémie de Covid-19.

Depuis, une nouvelle Constitution renforçant les prérogatives présidentielles a été adoptée par référendum, tandis que les élections législatives qui ont suivi ont été marquées par une abstention massive. Des organisations non gouvernementales et des partis d’opposition dénoncent un recul continu des droits et des libertés publiques. Plusieurs figures de l’opposition, journalistes, avocats et militants associatifs ont été condamnés à de lourdes peines de prison ou se trouvent en détention, tandis que d’autres ont choisi l’exil. Parmi les détenus les plus connus figurent l’ancien président du parti Ennahdha Rached Ghannouchi, l’opposante Chaïma Issa et le militant Jawhar Ben Mbarek. Les autorités tunisiennes affirment que ces procédures ne sont pas liées à l’activité politique des intéressés et concernent des faits relevant de la sécurité de l’État, une version contestée par des organisations internationales de défense des droits humains.

À ces tensions politiques s’ajoute, ces derniers mois, une dégradation tangible des services publics de base. La panne récurrente des réseaux d’eau et d’électricité, conjuguée à une inflation persistante, a fait émerger de nouvelles revendications davantage centrées sur les conditions de vie quotidiennes que sur les seules questions institutionnelles. Un acteur de la société civile a d’ailleurs souligné, en marge des rassemblements de samedi, l’écart entre les promesses de dignité et d’emploi portées par la décennie post-2011 et la réalité vécue aujourd’hui par une partie de la population.

La faiblesse numérique du rassemblement en soutien au président, samedi, relance également la question de ses bases d’appui institutionnel. Plusieurs analystes ont souligné, ces dernières années, la proximité affichée entre la présidence et certaines composantes de l’appareil sécuritaire, à travers des visites régulières dans les casernes et la nomination de plusieurs militaires à des postes ministériels. Cette lecture doit toutefois être nuancée : le ministère de la Défense a publiquement réaffirmé, le 21 mai 2026, la stricte neutralité de l’institution militaire, rejetant toute tentative de l’associer aux rapports de force politiques du moment. Cette prise de position, inhabituelle par sa fermeté, a été interprétée par plusieurs observateurs comme un signal adressé à la fois au pouvoir et à une partie de l’opposition qui appelle parfois l’armée à intervenir dans la crise institutionnelle.

Cinq ans après la suspension du Parlement, la Tunisie reste ainsi partagée entre un pouvoir qui revendique la poursuite d’un processus de refondation institutionnelle et une partie de la population qui associe désormais ce processus à une dégradation concrète de son quotidien. Reste à savoir si la conjonction entre crise énergétique, difficultés économiques et revendications politiques marquera un tournant dans la mobilisation, ou si elle demeurera, comme les précédentes, sans suite immédiate sur le cours des événements.

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