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UGTT, les avocats et la ligue des droits de l’Homme annoncent un front commun face à la crise du pouvoir en Tunisie

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Des Tunisiens manifestent contre le président tunisien Kais Saied à Tunis, en Tunisie. Dimanche 10 octobre 2021. Des milliers de personnes ont manifesté dimanche dans la capitale tunisienne contre la prise de pouvoir du président en juillet et d'autres mesures considérées comme une menace pour les avancées démocratiques du pays depuis le printemps arabe. (AP Photo/Hassene Dridi)

Trois des principales organisations de la société civile tunisienne — l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT) et la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme (LTDH) — ont rendu publique, ce jeudi 3 septembre 2026 à Tunis, une déclaration commune consacrée à la crise politique en Tunisie. Portée par leurs dirigeants respectifs, le secrétaire général de l’UGTT Slaheddine Selmi, le bâtonnier de l’ONAT Boubaker Bethabet et le président de la LTDH Bassem Trifi, cette prise de position dresse un état des lieux du pays sur les plans économique, social et politique, et annonce la création d’un cadre de coordination ouvert à d’autres forces nationales. Les trois structures y expliquent leur démarche par l’accumulation de plusieurs crises — pouvoir d’achat, libertés publiques, migration irrégulière — et par leur volonté de rouvrir un espace de dialogue qu’elles jugent aujourd’hui fermé.

Un réquisitoire sur le bilan des dernières années

Le texte, signé par les trois organisations, impute la situation actuelle aux choix politiques opérés au cours des cinq dernières années et à l’absence, selon elles, d’une gestion fondée sur la concertation. Il évoque une érosion du pouvoir d’achat, une extension de la pauvreté et du chômage, ainsi que des perturbations récurrentes dans l’approvisionnement en eau, en électricité, en médicaments et en produits de première nécessité. Ces constats rejoignent les données publiées par l’Institut national de la statistique, qui font état d’un taux de chômage de 14,9 % au deuxième trimestre 2026 — avec un écart marqué entre les hommes (11,8 %) et les femmes (21,6 %) — et d’une inflation qui, après avoir dépassé 5 % en rythme annuel en début d’année, continue de peser sur le budget des ménages. Le chômage des diplômés du supérieur, en particulier, poursuit sa progression, dépassant 24 % au premier trimestre.

La déclaration consacre également un développement au naufrage, fin août, d’une embarcation de migrants irréguliers au large de Zarzis, qui a coûté la vie à plusieurs jeunes originaires de Ben Guerdane, dont sept membres d’une même famille. Les trois organisations y voient moins un fait divers sécuritaire qu’un symptôme du désespoir d’une partie de la jeunesse, et appellent les pouvoirs publics à s’attaquer aux causes profondes du phénomène plutôt qu’à ses seules conséquences.

Droits, justice et libertés au centre des préoccupations

Au-delà des questions socio-économiques, la déclaration exprime une inquiétude sur l’état des droits et libertés. Elle évoque un rétrécissement de l’espace politique, syndical et civil, des interrogations sur l’indépendance de la justice et les garanties d’un procès équitable, ainsi que des conditions de détention jugées contraires aux standards internationaux. Ce dernier point fait écho à des informations rendues publiques fin août par le président de la LTDH, Bassem Trifi, faisant état de plusieurs décès survenus dans des établissements pénitentiaires du Grand Tunis en pleine vague de chaleur. Un rapport de l’Union européenne publié à la même période concluait de son côté à une poursuite de la détérioration de la situation des droits humains et de l’État de droit dans le pays.

La déclaration aborde enfin la liberté de la presse, évoquant des contraintes croissantes pesant sur les journalistes et les institutions médiatiques. Sur ce point comme sur les précédents, les trois organisations appellent à une révision globale des orientations économiques, sociales et politiques du pays, par la voie du dialogue plutôt que par des décisions prises en dehors de toute logique de participation.

Vers un cadre de coordination ouvert

C’est l’annonce la plus concrète du texte : l’UGTT, l’ONAT et la LTDH indiquent lancer un cadre de coordination commun, qu’elles disent vouloir tenir ouvert à l’ensemble des forces vives et démocratiques du pays. L’objectif affiché est de construire, par la concertation, des réponses aux crises accumulées, tout en préservant l’unité nationale, l’État de droit et les acquis en matière de droits et de libertés. Aucun calendrier précis ni modalités de fonctionnement de ce cadre n’ont, à ce stade, été précisés.

Une dynamique sociale déjà à l’œuvre

Cette déclaration commune ne surgit pas isolément. Elle intervient quelques jours après que le secrétaire général de l’UGTT, Slaheddine Selmi, a annoncé l’ouverture de concertations avec des organisations nationales et des composantes de la société civile en vue de préparer ce qu’il a qualifié de « mouvement national », dépassant les seules revendications sectorielles. La centrale syndicale se trouve elle-même engagée dans plusieurs dossiers sociaux sensibles, dont une grève de deux jours annoncée par les agents du transport des carburants pour les 23 et 24 septembre. La déclaration du 3 septembre s’inscrit ainsi dans un climat social déjà tendu, marqué par des mobilisations sectorielles répétées depuis le début de l’année.

Un attelage aux racines anciennes

Le rapprochement entre l’UGTT, l’Ordre des avocats et la LTDH n’est pas nouveau. Ces trois organisations, aux côtés de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), avaient formé en 2013 le Quartet du dialogue national, distingué par le prix Nobel de la paix en 2015 pour son rôle dans la sortie de crise politique qui a suivi la révolution de 2011. Une première tentative de reconstituer un attelage similaire, fin 2022, sous l’impulsion des mêmes trois structures, n’avait cependant pas débouché sur un processus de dialogue structuré avec le pouvoir. Depuis, la direction des trois organisations a changé : Bassem Trifi a succédé à la tête de la LTDH, Boubaker Bethabet a été élu bâtonnier de l’ONAT en 2025, et Slaheddine Selmi a pris la direction de l’UGTT en mars 2026, après une crise interne qui avait fragilisé la centrale syndicale. L’absence, à ce stade, de l’Utica dans cette nouvelle initiative distingue la configuration actuelle du Quartet original.

Sur le fond, les trois organisations reprennent des constats qu’elles avaient déjà, séparément, formulés à plusieurs reprises ces derniers mois : dégradation des conditions de vie, tensions autour des libertés publiques, inquiétudes sur l’indépendance de la justice. La nouveauté réside dans la mise en commun de ces constats au sein d’un texte unique et dans l’annonce d’un cadre destiné à durer au-delà d’une simple prise de position ponctuelle.

Reste à savoir si cette initiative parviendra à élargir son socle à d’autres acteurs de la vie nationale, et quelle réponse lui réservera le pouvoir en place, alors que les précédentes tentatives de dialogue engagées par les mêmes organisations n’avaient, jusqu’ici, pas trouvé d’interlocuteur institutionnel durable.

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