Connect with us

La Une

Tunisie : la santé fragile des octogénaires Ghannouchi et Chebbi relance le débat sur leurs conditions de détention

Published

on

À Tunis, deux figures historiques de la vie politique tunisienne occupent depuis plusieurs semaines une place centrale dans le débat public : Rached Ghannouchi, 85 ans, président du mouvement Ennahdha, et Ahmed Néjib Chebbi, 82 ans, opposant de longue date et cofondateur du Parti démocrate progressiste. Tous deux incarcérés depuis respectivement 2023 et fin 2025 dans le cadre de dossiers liés à un présumé complot contre la sûreté de l’État, ils ont connu ces derniers jours des épisodes de malaise dans des conditions de détention rendues plus difficiles par une vague de canicule et des coupures d’eau et d’électricité qui touchent le pays depuis plusieurs semaines. Face à cette situation, avocats, familles et défenseurs des droits humains réclament, selon les cas, une libération pour raisons de santé ou, à défaut, une assignation à résidence qui leur éviterait de rester en prison civile.

Deux hospitalisations qui relancent l’inquiétude

Le 27 juillet 2026, la famille d’Ahmed Néjib Chebbi a fait savoir qu’il avait été victime d’un malaise lié à la chaleur dans la cour de promenade de la prison de la Mornaguia. Des examens réalisés par le personnel médical de l’établissement ont révélé une accélération anormale de son rythme cardiaque. À la suite de cet épisode, l’ancien opposant a choisi de renoncer aux sorties en cour jusqu’au mois de septembre, afin de limiter son exposition aux fortes chaleurs. Sa famille rappelle qu’il souffre de plusieurs pathologies chroniques, dont un diabète, et qu’il a déjà subi un quadruple pontage coronarien.

Le même jour, le comité de défense de Rached Ghannouchi a annoncé son retour à la prison civile de la Mornaguia après un séjour à l’hôpital consécutif à un évanouissement survenu quelques jours plus tôt dans sa cellule. Selon ce comité, l’ancien président de l’Assemblée des représentants du peuple aurait été transporté en urgence à cinq reprises vers un établissement hospitalier au cours du seul mois de juillet. Ses avocats affirment qu’il a entamé une grève de la faim pour protester contre son isolement et l’interdiction de visites pendant son hospitalisation, mouvement qu’il n’aurait suspendu qu’après l’engagement de rétablir ces visites. De son côté, l’administration pénitentiaire a démenti une partie des informations diffusées sur la dégradation de l’état de santé des détenus concernés.

Des condamnations lourdes dans un même dossier

Les deux hommes sont poursuivis dans le cadre de l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », qui vise plusieurs dizaines de personnalités de l’opposition tunisienne. Rached Ghannouchi, arrêté en avril 2023, a été condamné dans plusieurs procédures distinctes à des peines cumulées dépassant quarante ans de prison, assorties d’amendes, et à la réclusion à perpétuité dans une autre affaire jugée cette année. Il a fondé Ennahdha et présidé le Parlement avant sa suspension par le président Kaïs Saïed en 2021.

Ahmed Néjib Chebbi, arrêté à son domicile en décembre 2025 après confirmation en appel de sa condamnation, purge pour sa part une peine de douze ans de prison, réduite par rapport aux dix-huit ans prononcés en première instance. Figure de l’opposition de gauche sous Zine El Abidine Ben Ali puis critique constant du pouvoir actuel, il avait cofondé en 2022 le Front de salut national, principale coalition d’opposition à Kaïs Saïed.

Des appels à la libération ou à l’assignation à résidence

Plusieurs organisations de défense des droits humains ainsi que les familles des deux hommes demandent leur remise en liberté pour raisons médicales, invoquant leur âge avancé et la sévérité des conditions carcérales durant la canicule. À défaut, certains avocats évoquent la possibilité d’un jugement assorti d’une assignation à résidence, qui leur permettrait de poursuivre leur procédure judiciaire tout en évitant les conditions de détention jugées éprouvantes. Le mouvement Ennahdha s’appuie notamment sur un avis rendu en 2025 par un groupe d’experts des Nations unies, selon lequel la détention de Rached Ghannouchi serait liée à l’exercice de sa liberté d’expression et reposerait sur des charges dépourvues de fondement juridique suffisant. Les autorités tunisiennes n’ont pas communiqué publiquement de réponse détaillée à ces demandes.

Une répression de l’opposition dans un contexte de crise multiforme

La situation des deux détenus s’inscrit dans un climat de tension croissante entre le pouvoir de Kaïs Saïed et une partie de la classe politique tunisienne depuis la suspension du Parlement en juillet 2021 et le passage à un exercice du pouvoir par décret. Depuis lors, plusieurs dizaines de responsables politiques, avocats et magistrats ont été poursuivis ou emprisonnés, une évolution régulièrement dénoncée par des organisations tunisiennes et internationales de défense des droits humains comme le signe d’une dérive autoritaire.

Cette crise politique se double, à l’été 2026, d’une crise sanitaire et infrastructurelle. Une vague de canicule prolongée a frappé le pays, s’accompagnant de coupures récurrentes d’eau et d’électricité dans plusieurs régions. Selon l’ordre des jeunes médecins, entre 150 et 200 décès auraient été associés à cet épisode de chaleur extrême. Dans les établissements pénitentiaires, l’absence de climatisation et la surpopulation carcérale, régulièrement documentées par des associations tunisiennes, aggravent les risques pour les détenus les plus âgés ou les plus fragiles sur le plan médical. C’est dans ce contexte que les familles de plusieurs prisonniers, au-delà des deux cas les plus médiatisés, ont exprimé leur inquiétude, tandis que l’administration pénitentiaire assure que les conditions de détention restent conformes aux normes en vigueur.

L’âge et l’état de santé des personnalités politiques emprisonnées ne constituent pas un phénomène nouveau dans l’histoire judiciaire tunisienne récente, mais leur convergence avec une crise climatique et énergétique confère à ces deux dossiers une résonance particulière dans l’opinion publique, entre inquiétude humanitaire et débat sur l’indépendance de la justice.

Reste à savoir si les autorités tunisiennes répondront aux appels réclamant un aménagement des conditions de détention de Rached Ghannouchi et d’Ahmed Néjib Chebbi, ou si leurs dossiers continueront de suivre le cours judiciaire engagé depuis plusieurs années, dans un pays où la question du sort réservé aux opposants âgés et malades continue de diviser.

Advertisement

Trending Posts