La Une
L’Arabie saoudite rouvre le dossier des frontières maritimes avec un Soudan sans État
Pendant que le Soudan brûle, Riyad avance ses pions en mer Rouge. Depuis plusieurs semaines, l’Arabie saoudite multiplie les démarches pour boucler enfin le démarquage de ses frontières maritimes avec son voisin soudanais — un dossier resté en sommeil depuis plus de cinquante ans. Le moment choisi ne doit rien au hasard : le Soudan est aujourd’hui à genoux, déchiré depuis le 15 avril par une guerre opposant l’armée du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide du général Mohamed Hamdan Dagalo, un conflit qui a fait des dizaines de milliers de morts, ravagé le pays et provoqué, selon l’ONU, la pire crise humanitaire au monde.
C’est précisément cette absence de pouvoir central qui rend l’initiative saoudienne troublante. Sans parlement élu, sans institutions capables de représenter la nation dans la durée, qui a réellement le droit de sceller un accord censé engager le Soudan pour les générations à venir?
Une histoire vieille de cinquante ans
Tout remonte aux années 1960, quand d’importants gisements minéraux sont découverts dans le lit de la mer Rouge, entre les côtes saoudienne et soudanaise. En mai 1974, selon le site d’information Al-Rakoba, les deux pays s’entendent sur un partage provisoire : une zone à l’ouest réservée à l’Arabie saoudite, une zone à l’est pour le Soudan, et une bande commune au milieu où les droits sont partagés à égalité. Une commission mixte est créée pour superviser l’exploitation, largement financée par Riyad.
Mais ce montage n’a jamais été qu’un compromis technique, pas un véritable tracé de frontières. Pendant un demi-siècle, l’arrangement a suffi à geler les tensions sans jamais fixer clairement les droits souverains de chacun. Pourquoi un tel statu quo a-t-il tenu si longtemps ? Et surtout, dans quelle mesure l’Arabie saoudite — partie la plus riche et la mieux équipée techniquement — en a-t-elle profité davantage que son voisin ? Les réserves englouties dans cette zone se chiffreraient, selon certaines estimations, en milliards de dollars.

Al-Burhan, un homme pressé de signer
C’est dans ce contexte qu’Abdel Fattah al-Burhan, chef de guerre devenu maître de facto d’un pays exsangue, se montre aujourd’hui étonnamment ouvert à boucler le dossier. Une ouverture que beaucoup lisent comme le prix à payer pour s’assurer le soutien financier et militaire de Riyad, dont il a cruellement besoin pour tenir sur le front.
Washington, de son côté, ne reconnaît toujours pas la légitimité des belligérants : le 8 septembre 2026, le porte-parole du département d’État, Tommy Pigott, a rappelé que ni l’armée soudanaise ni les Forces de soutien rapide ne constituent un gouvernement légitime et constitutionnel.
Cela n’a pas empêché al-Burhan de présider, le 14 septembre 2026, une réunion décisive de la commission créée par la décision n° 266, dans le cadre du Conseil supérieur de coopération et de coordination stratégique entre Khartoum et Riyad. Les décisions prises ce jour-là dépassent largement la routine administrative : l’Autorité des ports maritimes devient l’organe fédéral chargé de coordonner civils et militaires sur ce dossier, et le secrétariat exécutif obtient un accès direct aux cartes et documents historiques relatifs à la mer Rouge. Un comité technique est également mis sur pied, réunissant la Commission nationale des frontières et la marine soudanaise, pour réviser les textes juridiques et bâtir une vision technique du futur tracé — le tout en coordination avec les ports saoudiens de Djeddah et Yanbu.
Ce n’est d’ailleurs pas la première tentative de relance : dès février 2025, un comité juridique soudanais avait commencé à retravailler la ligne de base, en s’appuyant sur les coordonnées déposées auprès des Nations unies en 2017 — l’année où Khartoum avait justement contesté l’accord frontalier entre l’Égypte et l’Arabie saoudite, à cause de son lien avec le triangle contesté de Hala’ib.
Une mer Rouge redessinée sans les Soudanais
Au-delà du seul dossier des frontières, c’est toute la géopolitique de la mer Rouge et du détroit de Bab-el-Mandeb qui se joue en ce moment, entre sécurité de la navigation, enjeux énergétiques et contrôle des ports. L’Arabie saoudite y avance méthodiquement pour asseoir son influence sur les deux rives, pendant que l’autorité de Port-Soudan se retrouve cantonnée à un rôle de demandeur d’aide, financière comme militaire.
La coopération entre les deux pays ne se limite donc plus à l’urgence humanitaire : elle touche désormais à la gestion directe des ressources et de la souveraineté maritime, sous l’égide d’un Conseil de coopération stratégique dont le poids ne cesse de croître dans la relation entre Riyad et l’homme fort de Khartoum.
Reste une question que rien, pour l’instant, ne permet de trancher : si les discussions techniques venaient à déboucher sur un accord international contraignant, qui, au Soudan, aurait l’autorité légitime pour y apposer sa signature ?
-
La Une2 mois agoSihem Ben Sedrine entendue par la brigade fiscale : nouvel épisode de harcèlement judiciaire pour l’ex-présidente de l’IVD
-
La Une2 mois agoAlexis Deswaef (FIDH) : le régime de Kaïs Saïed jugé pire que la dictature de Ben Ali
-
La Une2 semaines agoDécès en prison en Tunisie : un homme d’affaires connu meurt malgré les appels à sa libération
-
La Une4 semaines agoGrève de la faim de Chawki Tabib : l’ONU réclame sa libération immédiate
-
La Une3 semaines agoUGTT, les avocats et la ligue des droits de l’Homme annoncent un front commun face à la crise du pouvoir en Tunisie
-
La Une1 mois agoDégage à Kaïs Saïed : Tunis gronde de nouveau contre le pouvoir
-
La Une3 semaines agoTunisie : Mohamed Yousfi arrêté après Zied El Heni — un domino de plus dans la guerre contre la presse
-
La Une3 semaines agoCour de cassation Tunisie : la justice tunisienne confirme de lourdes peines contre des figures de l’opposition