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Coupures d’électricité et d’eau en Tunisie : le régime face à sa propre faillite de gouvernance

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Depuis la mi-juillet, des millions de Tunisiens vivent au rythme des coupures de courant. À Tunis, à Kairouan ou à Tozeur, le thermomètre a dépassé les 47 degrés cette semaine, et le réseau électrique national craque sous la demande. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz multiplie les délestages pour éviter un black-out généralisé, tandis que les réseaux d’eau connaissent eux aussi des interruptions. Face à la grogne qui monte, le pouvoir politique promet des sanctions contre des responsables techniques, sans que le gouvernement n’endosse publiquement sa part de responsabilité dans cette crise, prévisible depuis plusieurs mois.

Un réseau électrique dépassé par la demande

La mécanique de la crise est d’abord technique. Selon les données de l’Observatoire national de l’énergie et des mines, la consommation électrique nationale a grimpé de 30 % en quelques semaines, atteignant environ 5 000 mégawatts, un niveau que la capacité de production du pays, plafonnée à 4 630 mégawatts, ne pouvait pas absorber. Un responsable a évoqué, mardi 21 juillet, un nouveau pic à 6 000 mégawatts, après un précédent record de 5 600 mégawatts la semaine passée.

Le président-directeur général de la Steg, Faycel Trifa, attribue cette envolée à l’usage massif des climatiseurs pendant la vague de chaleur. Une panne généralisée, survenue dans la nuit du 14 au 15 juillet, a plongé des millions de foyers dans le noir. Elle a été aggravée par un incident sur le réseau électrique algérien, qui a limité les importations d’électricité au moment où la Tunisie en avait le plus besoin.

Les coupures tournantes, appliquées depuis le 12 juillet dans plusieurs régions, peuvent durer une heure, mais aussi trois, six, voire davantage selon les témoignages recueillis sur place. Le phénomène touche désormais la quasi-totalité du territoire, des grandes villes aux zones rurales de l’intérieur.

Une dépendance énergétique qui fragilise le pays

Cette crise révèle une vulnérabilité structurelle. Plus de 95 % de l’électricité tunisienne provient de centrales au gaz, un combustible dont le pays dépend largement de son voisin algérien. Fin avril 2026, le gaz algérien représentait 62 % de l’approvisionnement national, contre 58 % un an plus tôt, pendant que la production domestique reculait légèrement, de 27 % à 26 %. Or, la demande croissante en Algérie et en Libye a empêché tout appoint supplémentaire ces derniers jours, contraignant la Tunisie à compter presque exclusivement sur sa propre production.

À cette fragilité énergétique s’ajoute une situation financière préoccupante. Lors d’une audition parlementaire en juin, la Steg a fait état d’une dette dépassant 7,3 milliards de dinars, tandis que les créances qu’elle détient elle-même sur des administrations et entreprises publiques dépasseraient 6 milliards de dinars. Un prêt de 430 millions de dollars a été approuvé par le Parlement pour renforcer sa trésorerie.

Les acteurs politiques et économiques face à la crise

Le président Kaïs Saïed a qualifié la situation d’« anormale » et estimé que les responsables des « défaillances » devraient rendre des comptes. Cette déclaration cible avant tout des cadres techniques, sans remettre en cause la gestion gouvernementale de la crise, alors que plusieurs voix réclament un examen plus large des responsabilités politiques.

À l’Assemblée des représentants du peuple, des députés ont déposé, le 21 juillet, une pétition demandant une séance plénière urgente pour interroger le ministre chargé de l’Énergie. Ils ont précisé viser la gestion gouvernementale de la crise, et non la Steg ou ses employés. La commission de l’industrie, du commerce et de l’énergie a de son côté annoncé vouloir auditionner le ministre de l’Équipement, le secrétaire d’État à la Transition énergétique et le PDG de la Steg, y compris pendant la période des vacances parlementaires.

Du côté patronal, l’organisation Conect dénonce un manque de visibilité sur les horaires de coupures, qui empêche les entreprises de s’organiser. Les conséquences économiques se font déjà sentir dans plusieurs secteurs : près de 35 % de la récolte tunisienne de tomates serait menacée selon l’Union nationale des tomates, plusieurs usines de transformation à Nabeul ont interrompu leur activité, et des entreprises industrielles signalent des pertes de production et des équipements endommagés par les variations de tension.

Une canicule annoncée, une population qui s’organise

L’Institut national de la météorologie avait pourtant averti dès le 1er mai que les températures dépasseraient les moyennes saisonnières entre mai et juillet. Un second bulletin, publié fin mai, confirmait ce risque pour l’ensemble du territoire. La vague de chaleur qui frappe aujourd’hui la Tunisie n’a donc rien d’imprévisible.

Sur le terrain, les habitants adaptent leur quotidien. Certains évitent les ascenseurs par crainte d’y rester bloqués pendant une coupure. D’autres, faute de climatiseur, dorment à même le sol pour échapper à la chaleur. Les coupures d’eau, provoquées par l’arrêt des stations de pompage de la Sonede lors des délestages, s’ajoutent aux difficultés de nombreux foyers. Des inquiétudes sont également exprimées pour les patients dépendant d’équipements médicaux électriques, ainsi que pour les détenus, dont les conditions de détention rendent la canicule particulièrement éprouvante.

Face à ces tensions cumulées, chercheurs et responsables énergétiques appellent à repenser durablement le modèle de production, en misant davantage sur le solaire et l’éolien. Un potentiel que la Tunisie possède, mais qui reste freiné par l’absence de solutions de stockage à grande échelle et par le coût des investissements nécessaires. En attendant cette transition, la question reste entière : le pays parviendra-t-il à traverser l’été sans que la crise énergétique ne se double d’une crise sociale plus profonde ?

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