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Sihem Ben Sedrine entendue par la brigade fiscale : nouvel épisode de harcèlement judiciaire pour l’ex-présidente de l’IVD
Sihem Ben Sedrine, ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), a passé plus de deux heures, vendredi 7 août 2026, dans les locaux de la brigade nationale des recherches et de lutte contre l’évasion fiscale, à Tunis.
À l’issue de cet interrogatoire, elle a été laissée libre, sans mesure de détention. L’épisode s’inscrit dans une série de procédures judiciaires ouvertes contre elle depuis plusieurs mois, sur fond de tensions persistantes autour de l’héritage de l’IVD dans le paysage politique tunisien.
La militante Sihem Ben Sedrine est devenue la cible de ce que plusieurs observateurs appellent « l’État profond », qui chercherait à se venger d’elle pour avoir dénoncé les crimes du régime commis entre 1955 et 2013. Cette campagne de pression et de harcèlement viserait plus largement les militants, les activistes et les défenseurs des droits humains, mais se concentrerait en particulier sur Sihem Ben Sedrine. Les mesures de harcèlement et les poursuites judiciaires à son encontre ont débuté dès la suspension des travaux de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), et ont coïncidé avec une campagne de dénigrement menée par des partisans du régime en place.
Une audition de plus de deux heures, sans suite immédiate
Convoquée en fin de matinée, Sihem Ben Sedrine s’est présentée devant les enquêteurs de la brigade fiscale, une unité rattachée au ministère des Finances et chargée de traquer les infractions fiscales pénales sur l’ensemble du territoire. L’audition, qui a duré un peu plus de deux heures, visait à faire la lumière sur des dossiers liés à la gestion financière de l’IVD durant son mandat à la tête de l’institution pour ajouter la répression contre Sigem Ben Sedrine pour des raisons politiques.
Le parquet du tribunal de première instance de Tunis, à l’origine de la saisine, cherche à établir si des irrégularités ont émaillé cette période.
Au terme de l’audition, les autorités ont décidé de la maintenir en liberté, sans placement en détention ni interdiction de sortie du territoire annoncée à ce stade. Cette décision ne préjuge pas de la suite de l’enquête, qui pourrait donner lieu à de nouvelles convocations ou à un renvoi devant un juge d’instruction.
Une accumulation de procédures depuis plusieurs mois
Cette nouvelle audition ne constitue pas un fait isolé. Depuis le début de l’année 2026, Sihem Ben Sedrine a comparu à plusieurs reprises devant la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière du tribunal de première instance de Tunis, aux côtés d’autres anciens responsables liés à l’IVD, dont l’ancien ministre des Domaines de l’État Mabrouk Korchid et l’ancien membre de l’instance Khaled Krichi. Plusieurs organisations de défense des droits humains font état d’un total de six dossiers judiciaires ouverts à son encontre, en lien direct avec des dossiers traités durant son mandat à la présidence de l’IVD, notamment ceux concernant la Banque franco-tunisienne et l’homme d’affaires Selim Chiboub.
En juin 2026, elle avait été condamnée à un total de 25 années de prison dans deux dossiers distincts, relatifs à des accords de réconciliation conclus par l’IVD avec l’homme d’affaires Selim Chiboub et avec Abdelmajid Bouden. Ces jugements, rendus alors qu’elle demeurait en liberté, ont été frappés d’appel par la défense de l’ancienne responsable.
Des acteurs institutionnels et des enjeux qui dépassent un seul dossier
L’affaire met en jeu plusieurs pans de l’appareil judiciaire et administratif tunisien : le parquet du tribunal de première instance de Tunis, à l’origine des poursuites ; la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière, qui examine les dossiers de fond ; et la brigade nationale des recherches et de lutte contre l’évasion fiscale, mise en place par le ministère des Finances pour traquer les infractions fiscales, qui a mené l’audition du 7 août. D’autres anciens cadres de l’IVD, comme Khaled Krichi ou l’ex-bâtonnier Chawki Tabib, poursuivi dans un dossier lié à son passage à la tête de l’Instance nationale de lutte contre la corruption, se retrouvent également visés par des procédures distinctes, donnant à l’ensemble l’allure d’une séquence judiciaire plus large touchant d’anciens responsables de la justice transitionnelle.
Plusieurs organisations, dont l’Observatoire de la liberté pour la Tunisie, ont publiquement demandé la fin de ce qu’elles qualifient de multiplication des poursuites contre Sihem Ben Sedrine, estimant que ces procédures risquent de fragiliser les acquis du processus de justice transitionnelle et appelant au respect des garanties d’un procès équitable. À l’inverse, les autorités judiciaires font valoir leur droit à instruire tout soupçon d’irrégularité financière, y compris lorsqu’il concerne d’anciens responsables d’institutions publiques.
L’IVD et la justice transitionnelle, un chantier resté controversé
Créée en juin 2014, l’Instance Vérité et Dignité avait pour mandat de faire la lumière sur les violations des droits humains commises en Tunisie entre juillet 1955 et décembre 2013, d’établir les responsabilités, d’organiser la réparation pour les victimes et de proposer des réformes institutionnelles. Sihem Ben Sedrine, figure de longue date de la défense des droits humains sous l’ancien régime, en a assuré la présidence dès sa création jusqu’à la clôture de ses travaux.
Le bilan de l’IVD reste, plus de dix ans après sa mise en place, un sujet de débat en Tunisie. Ses défenseurs soulignent le travail documentaire accompli sur les exactions commises avant 2011, ainsi que les recommandations formulées dans son rapport final. Ses détracteurs, en particulier certains milieux politiques et économiques concernés par les accords de réconciliation négociés sous son égide, ont contesté la manière dont ces arrangements financiers ont été conduits.
Depuis 2023, un mouvement plus large de mise en cause judiciaire d’anciens responsables associés à la justice transitionnelle, mais aussi de figures de l’opposition et de la société civile, a été documenté par plusieurs organisations non gouvernementales. Amnesty International relevait ainsi, dans son rapport publié en avril 2026, une intensification de la répression visant la liberté d’expression et les différentes formes de contestation en Tunisie, avec des organisations de défense des droits humains visées par des enquêtes ou des gels d’avoirs, et des défenseurs des droits humains poursuivis en raison de leur activité. Dans ce climat, le dossier Ben Sedrine cristallise les interrogations sur la place réservée aux acteurs de la justice transitionnelle dans la Tunisie d’aujourd’hui.
Reste à savoir si cette nouvelle audition marquera une étape vers une clôture des poursuites engagées depuis plusieurs mois, ou si elle ouvre un nouveau chapitre judiciaire pour l’ancienne présidente de l’IVD, dans un contexte où le sort des autres responsables de l’institution demeure lui aussi suspendu aux décisions de la justice.
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