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Cinq ans après le 25 juillet 2021 : le bilan d’un État tunisien démantelé
Le 25 juillet 2026 marque cinq années exactes depuis que le président Kaïs Saïed a invoqué l’article 80 de la Constitution pour suspendre le Parlement, lever l’immunité des députés et limoger le chef du gouvernement. Ce jour-là, à Tunis, le chef de l’État justifiait ces mesures par un « péril imminent » menaçant le pays. Depuis, le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire s’est progressivement concentré entre ses mains, jusqu’à l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2022. Cinq ans plus tard, alors que la Tunisie traverse une vague de coupures d’électricité, d’eau et une crise sociale aiguë, ce bilan interroge la trajectoire empruntée par le pays depuis cette rupture institutionnelle.

D’un état d’exception à un régime hyperprésidentiel
Le 25 juillet 2021, l’annonce présidentielle avait d’abord suscité un large soulagement dans une partie de la population, lassée des blocages politiques et de la crise sanitaire liée au Covid-19. Selon des sondages réalisés à l’époque et cités par plusieurs analystes, l’activation de l’état d’exception recueillait alors l’adhésion de près de 95 % des personnes interrogées. Ce climat d’approbation initiale a toutefois laissé place, au fil des mois, à une transformation institutionnelle profonde.
Entre l’instauration de l’état d’exception et l’adoption de la nouvelle Constitution, le président a gouverné par décret. Il a progressivement privé le Parlement de ses prérogatives législatives et de contrôle, avant de le dissoudre définitivement en mars 2022. Le texte constitutionnel approuvé par référendum en 2022 lui a conféré des pouvoirs bien plus larges que ceux prévus par la Constitution de 2014, faisant du chef de l’État le principal décideur des politiques publiques et réduisant fortement le rôle du Parlement. Ce scrutin s’est tenu avec une participation en net recul par rapport aux précédents, la plupart des partis d’opposition ayant choisi de le boycotter. Le Conseil supérieur de la magistrature, garant de l’indépendance judiciaire, a lui aussi été dissous.
Une répression judiciaire qui touche opposants, avocats et journalistes
Depuis 2023, plusieurs dizaines de personnalités politiques, avocats, journalistes et militants associatifs ont fait l’objet de poursuites judiciaires. Le procès dit « du complot contre la sûreté de l’État », ouvert au début de l’année 2023, en constitue l’illustration la plus emblématique. En avril 2025, le tribunal de première instance de Tunis a prononcé des peines allant de 13 à 66 ans de prison contre une quarantaine d’accusés, parmi lesquels des figures connues de l’opposition comme Issam Chebbi, Jawhar Ben Mbarek ou Ghazi Chaouachi, condamnés à 18 ans chacun. Le chef du parti Ennahdha, Rached Ghannouchi, détenu depuis avril 2023, a vu ses condamnations s’accumuler jusqu’à totaliser plusieurs décennies de prison.
Plusieurs organisations internationales ont exprimé de vives inquiétudes sur les conditions de ces procès. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a dénoncé un processus entaché de violations du droit à un procès équitable, tandis que la France et l’Allemagne ont estimé que les standards d’un jugement équitable n’avaient pas été respectés. Human Rights Watch a de son côté qualifié les arrestations d’activistes intervenues après ces condamnations de poursuite d’une répression jugée arbitraire. Le pouvoir tunisien a systématiquement rejeté ces critiques, les qualifiant d’ingérence dans les affaires intérieures du pays.

Une économie sous tension malgré des indicateurs contrastés
Sur le plan économique, le bilan des cinq dernières années reste fragile. La croissance, qui atteignait 3,1 % en 2021, s’est limitée à 2,5 % en 2025, loin des objectifs fixés par l’État. La dette publique, elle, a fortement progressé : partie de 67,8 % du produit intérieur brut en 2019, elle a atteint 84,9 % en 2024, son niveau le plus élevé depuis l’indépendance du pays, avant de refluer légèrement à 82,1 % en 2025. Cette trajectoire s’est construite sans accord conclu avec le Fonds monétaire international, un programme de 1,9 milliard de dollars ayant été rejeté par le président en 2022 au nom de la souveraineté nationale, alors même que l’État multipliait dans le même temps les emprunts par décret puis par voie législative.
L’inflation, qui s’élevait à 5,7 % en juin 2021, atteint 5,3 % en juin 2026, un chiffre qui traduit un ralentissement du rythme de hausse des prix sans signifier pour autant une baisse de ceux-ci, qui ont continué de progresser chaque année. Début juillet 2026, un communiqué de la présidence a mis en avant une image économique optimiste après une rencontre avec le gouverneur de la Banque centrale, évoquant une inflation « maîtrisée » et des réserves de change équivalant à 103 jours d’importations. Ces chiffres ont toutefois été nuancés par les données publiées par les institutions officielles elles-mêmes, qui faisaient état, la veille de cette rencontre, d’une inflation en légère remontée et de réserves en devises inférieures à celles annoncées.
Des services publics sous pression, entre coupures et pénuries
Ce cinquième anniversaire coïncide avec une crise aiguë des infrastructures. Depuis plus d’une semaine, la Tunisie subit des coupures d’électricité et d’eau, dans un contexte de canicule exceptionnelle. Selon un bilan avancé par l’Organisation tunisienne des jeunes médecins, entre 150 et 200 décès auraient été enregistrés depuis le début de ces coupures, un chiffre que les autorités n’ont ni confirmé ni commenté à ce stade. Plusieurs médias locaux ont par ailleurs rapporté au moins cinq décès directement liés à des pannes de courant ayant mis hors service des équipements médicaux à domicile.
Au-delà de l’énergie, la dégradation des services publics touche également la santé et l’éducation, deux secteurs pour lesquels les investissements structurants restent limités. Plusieurs chantiers présidentiels annoncés au cours du mandat, comme le Conseil supérieur de l’éducation ou le Centre international de la calligraphie, ne sont toujours pas opérationnels cinq ans après leur lancement.
Un climat social marqué par la défiance et l’émigration
La dynamique sociale tunisienne reflète cette accumulation de tensions. La participation aux scrutins successifs a nettement reculé depuis 2019, signe d’une désaffection croissante à l’égard du processus électoral tel qu’il est désormais organisé. Dans le même temps, l’émigration, notamment celle des jeunes diplômés, s’est poursuivie, alimentée par le manque de perspectives économiques et par la contraction du marché de l’emploi formel. Une partie de la population active a basculé vers des formes de travail précaires ou informelles, une réalité que les statistiques officielles du chômage ne reflètent qu’imparfaitement.
Ce climat de défiance s’accompagne, ces derniers jours, d’une inquiétude renouvelée liée à des interrogations sur l’état de santé du président, brièvement apparues à la mi-juillet 2026. Ces incertitudes ont ravivé, selon plusieurs observateurs, un sentiment d’instabilité comparable à celui qui prévalait à la veille du 25 juillet 2021.
Le contexte d’une trajectoire institutionnelle inédite
Pour comprendre l’ampleur de cette transformation, il faut la resituer dans l’histoire politique tunisienne récente. Après la révolution de 2011, le pays s’était doté d’une Constitution, adoptée en 2014, qui organisait un partage des pouvoirs entre présidence, gouvernement et Parlement. Ce système, souvent critiqué pour son instabilité gouvernementale et la fragmentation politique qu’il engendrait, avait néanmoins permis l’alternance et le maintien d’un pluralisme institutionnel, salués à l’international comme une exception dans la région après les printemps arabes.
L’arrivée au pouvoir de Kaïs Saïed, élu en 2019 sur un discours de rupture avec les élites politiques, s’inscrivait dans cette continuité démocratique. Sa décision du 25 juillet 2021 a rompu avec ce cadre, en concentrant les pouvoirs entre les mains du chef de l’État, une évolution que ses soutiens présentent comme une réponse nécessaire à la paralysie institutionnelle, et que ses détracteurs qualifient de dérive autoritaire.
Cinq ans après, alors que les difficultés économiques, sociales et infrastructurelles s’accumulent, la question de la trajectoire future du pays reste ouverte, tout comme celle de la manière dont les institutions actuelles seront en mesure d’y répondre.
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