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Alexis Deswaef (FIDH) : le régime de Kaïs Saïed jugé pire que la dictature de Ben Ali
À l’occasion d’une audience du procès de la militante des droits humains Sihem Ben Sedrine, à laquelle il a assisté comme observateur, le président de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), Alexis Deswaef, a livré un constat sévère sur l’évolution politique de la Tunisie. Selon lui, le pouvoir actuel de Kaïs Saïed serait allé plus loin dans la dérive autoritaire que ne l’avait fait, en son temps, le régime de Zine el-Abidine Ben Ali. Là où l’ancien régime avait, selon l’avocat belge, cherché à se donner une façade sociale, le président Saïed utiliserait aujourd’hui l’appareil judiciaire pour régler ses comptes avec les opposants, la société civile, les défenseurs des droits humains et les associations en général. Il a également affirmé que la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature avait permis au chef de l’État de s’arroger un contrôle exclusif sur la justice, lui permettant de poursuivre quiconque le dérange. Alexis Deswaef a appelé les autorités tunisiennes à mettre fin à ces pratiques, à libérer les prisonniers, en particulier les prisonniers d’opinion et les détenus atteints de maladies chroniques, et à engager la révision des procès jugés inéquitables.
Une charge inédite contre le pouvoir tunisien
Le propos marque une inflexion dans le ton employé par la FIDH à l’égard de la Tunisie. Jusqu’ici, les organisations de défense des droits humains avaient surtout dénoncé des dossiers précis — le mégaprocès du « complot contre la sûreté de l’État », les poursuites contre des avocats, des chroniqueurs ou des responsables associatifs — sans nécessairement établir de comparaison directe avec la période antérieure à la révolution de 2011. En mettant en balance les deux régimes, Alexis Deswaef entend souligner ce qu’il perçoit comme un paradoxe : un pouvoir arrivé après un soulèvement populaire contre l’autoritarisme reproduirait, selon lui, des méthodes similaires, sinon plus systématiques, à l’encontre de ses détracteurs.
Le président de la FIDH a insisté sur le rôle central joué par la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, prononcée par Kaïs Saïed en février 2022. Cette instance, créée en 2016 pour garantir l’indépendance des juges, avait été présentée à l’époque comme l’une des avancées institutionnelles majeures de la transition démocratique. Sa suppression, remplacée par un conseil provisoire dont les membres sont en grande partie désignés par l’exécutif, avait déjà suscité de vives critiques de la part des Nations unies et de plusieurs gouvernements occidentaux. Pour Alexis Deswaef, cette réorganisation aurait directement permis au président tunisien de transformer la justice en instrument de poursuite contre ses opposants.
Le cas Sihem Ben Sedrine, symbole d’une justice sous pression
Le déplacement d’Alexis Deswaef en Tunisie s’inscrivait dans le suivi du dossier de Sihem Ben Sedrine, journaliste et ancienne présidente de l’Instance vérité et dignité (IVD) entre 2014 et 2018, poursuivie dans deux affaires distinctes portant notamment sur la gestion de l’instance et sur un dossier bancaire. Détenue depuis août 2024, elle a finalement été condamnée dans la nuit du 25 au 26 juin 2026 à vingt-cinq ans de prison ferme par la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière du tribunal de première instance de Tunis, pour des faits de faux et usage de faux ainsi que d’abus de fonctions. La FIDH et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) ont qualifié cette peine de disproportionnée au regard des accusations retenues, et ont appelé à son acquittement en appel.
Cette condamnation, survenue après plusieurs mois de détention provisoire et une grève de la faim entamée en janvier 2025, est présentée par les organisations de défense des droits humains comme un signal adressé à l’ensemble du mouvement de justice transitionnelle en Tunisie. Le travail de l’IVD, chargée d’établir la vérité sur les violations commises par l’État tunisien entre 1955 et 2013, se trouve ainsi discrédité au moment même où la majorité des dossiers qu’elle avait transmis à la justice demeurent sans suite.
Une répression qui dépasse le seul cas Ben Sedrine
Le dossier de Sihem Ben Sedrine n’est pas isolé. Depuis février 2023, une enquête pour « complot contre la sûreté de l’État » a conduit à l’arrestation de plusieurs figures de l’opposition, parmi lesquelles Khayam Turki, Abdelhamid Jlassi, Jaouher Ben Mbarek, Ridha Belhaj, Ghazi Chaouachi et Issam Chebbi. En avril 2025, un tribunal de Tunis a condamné une trentaine de prévenus dans cette affaire à des peines allant de quatre à soixante-six ans de prison, à l’issue d’un procès mené en quelques audiences seulement, une célérité que plusieurs ONG ont jugée incompatible avec les garanties d’un procès équitable.
Plusieurs avocats chargés de la défense de ces personnalités, dont Islam Hamza, Dalila Msaddak et Abdelaziz Essid, ont eux-mêmes fait l’objet de poursuites pour des déclarations publiques relatives au dossier. D’autres, comme Ahmed Souab ou Ayachi Hammami, ont été arrêtés, jugés ou soumis à des interdictions de voyager et de s’exprimer publiquement. C’est dans ce contexte d’ensemble qu’Alexis Deswaef a formulé son appel à la libération des prisonniers d’opinion, en insistant particulièrement sur la situation des détenus souffrant de maladies chroniques, dont l’état de santé serait aggravé par des conditions de détention jugées contraires aux normes internationales.
Un régime né de la révolution accusé de la trahir
Depuis juillet 2021, date à laquelle Kaïs Saïed a suspendu le Parlement et concentré les pouvoirs exécutif, législatif et une large part du pouvoir judiciaire entre ses mains, la Tunisie connaît une reconfiguration profonde de ses institutions. Une nouvelle Constitution, adoptée par référendum en 2022, a consacré un régime présidentiel fort, tandis que la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature a été suivie de révocations de dizaines de juges considérés comme insuffisamment alignés sur le pouvoir exécutif.
Ce contexte institutionnel s’inscrit dans un héritage plus ancien. L’Instance vérité et dignité, présidée par Sihem Ben Sedrine, avait été chargée d’examiner les violations commises sous les régimes de Habib Bourguiba puis de Zine el-Abidine Ben Ali, avant de transmettre plus de deux cents dossiers à la justice tunisienne, concernant environ 1 500 personnes, dont de nombreux agents du ministère de l’Intérieur. Selon la FIDH, la grande majorité de ces dossiers demeurent à ce jour sans suite judiciaire, ce que plusieurs défenseurs des droits humains interprètent comme un abandon du processus de justice transitionnelle engagé après 2011.
C’est cet écart entre la promesse de rupture portée par la révolution de 2011 et la trajectoire empruntée depuis 2021 que la comparaison formulée par Alexis Deswaef vise à mettre en évidence. Les autorités tunisiennes n’ont pas répondu publiquement, à ce stade, à ces déclarations.
Ce que ces développements laissent en suspens
Entre la condamnation de Sihem Ben Sedrine, la multiplication des procès pour complot et l’absence de suites données aux dossiers de l’Instance vérité et dignité, la question de l’indépendance de la justice tunisienne continue d’occuper une place centrale dans le débat public, tant à l’intérieur du pays qu’auprès des organisations internationales. Reste à savoir si l’appel à la révision des procès et à la libération des prisonniers d’opinion trouvera un écho dans les prochains mois, ou si le dossier de la justice transitionnelle continuera de s’éloigner des objectifs qui avaient présidé à sa création.
Lien de la video (Reel aljazeera) : https://www.facebook.com/reel/1949188449070602
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