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Gauche tunisienne : Hamma Hammami relance le débat sur l’alternative politique à Kaïs Saïed
À la mi-août 2026, un texte publié sur Facebook par Hamma Hammami, figure historique de la gauche tunisienne et secrétaire général du Parti des travailleurs, a suffi à rallumer une controverse que beaucoup pensaient éteinte. Dans cette longue tribune intitulée « Jadal hawla al-thawra wa al-thawra al-mudhadda » (« Débat sur la révolution et la contre-révolution en Tunisie »), l’ancien porte-parole du Front populaire dresse un bilan sévère de la décennie qui a suivi la révolution de 2011, avant d’esquisser les contours d’une alternative politique à Kaïs Saïed. Publiée à Tunis, cette prise de position a immédiatement suscité une réplique en quatre volets du Parti révolutionnaire marxiste-léniniste Al-Wattad, ex-composante du Front populaire, qui accuse Hamma Hammami de réécrire l’histoire de cette coalition à son avantage. Le militant trotskiste Jalel Ben Brik Zoghlami est également intervenu dans le débat, dressant une cartographie de la gauche tunisienne actuelle. Cet échange, qui se joue essentiellement sur les réseaux sociaux, éclaire les fractures profondes qui traversent une famille politique en quête de refondation, cinq ans après le coup de force du 25 juillet 2021.
Un réquisitoire contre les gouvernements de la décennie 2011-2021
Dans son texte, Hamma Hammami commence par dresser un constat d’ensemble sur le climat intellectuel et politique tunisien, qu’il juge marqué par une dégradation du débat public, gagné selon lui par les insultes et la médiocrité sur les réseaux sociaux. Il attribue cette situation en partie au pouvoir en place depuis 2021, mais refuse d’en faire l’unique responsable, pointant aussi la faiblesse du débat au sein même de l’opposition.
Le cœur de son propos porte sur l’attribution des responsabilités dans l’échec de la décennie post-révolutionnaire. Il retrace les différentes coalitions gouvernementales qui se sont succédé depuis l’élection de l’Assemblée nationale constituante en 2011 : la Troïka menée par Ennahdha, le Congrès pour la République et Ettakatol jusqu’en 2014 ; l’alliance Nidaa Tounes-Ennahdha sous les gouvernements Habib Essid puis Youssef Chahed ; puis les gouvernements Elyes Fakhfakh et Hichem Mechichi. Pour Hammami, ces différentes formations, et en premier lieu Ennahdha, présente dans chaque équipe gouvernementale, portent la responsabilité principale de la dégradation économique et sociale qui a préparé le terrain au coup de force du 25 juillet 2021. Il conteste ainsi la formule « nous sommes tous responsables », qu’il juge destinée à diluer les responsabilités réelles.
L’ancien candidat à la présidentielle de 2019 rappelle également la position de son parti lors de ce scrutin : le Parti des travailleurs avait appelé au boycott du second tour, estimant qu’aucun des deux candidats, ni Kaïs Saïed ni Nabil Karoui, n’offrait de garanties suffisantes pour l’avenir démocratique du pays. Il souligne que plusieurs dirigeants qui avaient alors soutenu Kaïs Saïed se trouvent aujourd’hui emprisonnés, citant notamment Rached Ghannouchi, alors président d’Ennahdha, Ghazi Chaouachi, ex-secrétaire général du Courant démocratique, ou encore Issam Chebbi, du Parti républicain.
Une évaluation critique de l’expérience du Front populaire
Au-delà du bilan des gouvernements successifs, Hamma Hammami consacre une partie de son texte à une autoévaluation de l’expérience du Front populaire, la coalition de gauche qu’il a contribué à diriger. Il reconnaît que cette alliance a fini par se transformer en simple groupe parlementaire, au détriment du travail de terrain, et qu’elle a été fragilisée par des tendances opportunistes en son sein. Selon lui, la responsabilité principale du parti des travailleurs et des forces révolutionnaires réside dans leur incapacité à contrer la reconstitution du système économique et social antérieur par les forces de la contre-révolution, qu’il qualifie de « religieuse » et « libérale ».
Cette autocritique, jugée trop générale et insuffisante par certains de ses anciens partenaires, est précisément ce qui a déclenché la réplique la plus vive à son texte.
La réponse d’Al-Wattad : une contestation frontale du récit de Hammami
Le Parti révolutionnaire marxiste-léniniste Al-Wattad, cofondateur du Front populaire en octobre 2012, a publié en quatre parties une réponse détaillée intitulée « Hamma Hammami et l’absence d’intégrité, de crédibilité et de courage dans l’évaluation de l’expérience du Front populaire ». Le parti reproche à Hammami d’avoir occulté le rôle des « composantes dominantes » du Front populaire, en particulier son propre parti et Al-Wahda (Al-Mowahhad), dans ce qu’il présente comme un sabordage du processus révolutionnaire enclenché par le soulèvement du 17 décembre-14 janvier.
Le texte retrace la chronologie de la rupture : la rencontre du 3 juillet 2013 à Tunis réunissant le président français François Hollande, Béji Caïd Essebsi et des représentants du Front populaire, dont Hamma Hammami ; l’adhésion, dès le 26 juillet 2013, au « Front du salut national » aux côtés de Nidaa Tounes ; puis la participation au Dialogue national à l’automne 2013. Pour Al-Wattad, cette séquence a marqué le passage du Front populaire d’une posture d’opposition au système à une forme d’alliance de fait avec des acteurs qu’il qualifie de représentants de l’ancien régime et des puissances étrangères.
Le parti rappelle également que sa propre organisation avait quitté le Front populaire dès le 26 juillet 2013, en désaccord avec cette orientation, et que cette rupture avait ensuite été sanctionnée par une décision de suspension prise par le conseil des sages du Front populaire à l’encontre d’Al-Wattad et d’une autre composante. Selon Al-Wattad, cette trajectoire a contribué à l’affaiblissement progressif du Front populaire, jusqu’à sa perte de toute capacité de mobilisation, un processus qu’il attribue directement aux choix stratégiques des dirigeants historiques de la coalition, plutôt qu’à des causes extérieures.
Une gauche tunisienne fragmentée face à l’échéance politique
Dans ce même mouvement de débat, le militant trotskiste Jalel Ben Brik Zoghlami a publié une analyse cartographiant les différentes composantes de la gauche tunisienne actuelle, qu’il distingue des forces libérales parfois qualifiées à tort de « gauche ». Son texte recense une dizaine de formations et organisations, allant du Parti des travailleurs aux différentes scissions du courant nationaliste-démocrate, en passant par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et l’Association tunisienne des femmes démocrates. Il y dresse un état des lieux contrasté des positions de chacune de ces forces à l’égard du pouvoir en place et de l’opposition dite « réactionnaire », en particulier la mouvance islamiste, et appelle à une coordination de terrain entre les composantes ayant rompu avec les deux camps.
Une décennie sous tension : rappel du contexte tunisien
Ce débat s’inscrit dans un contexte politique tunisien marqué par une profonde reconfiguration depuis 2021. Le 25 juillet de cette année-là, le président Kaïs Saïed a suspendu le Parlement puis limogé le gouvernement, avant d’engager une révision constitutionnelle qui a consolidé les pouvoirs de la présidence. Plusieurs dirigeants de partis, dont Rached Ghannouchi, sont depuis poursuivis ou incarcérés dans le cadre de procédures que leurs soutiens qualifient de politiques.
La décennie 2011-2021, régulièrement qualifiée de « décennie noire » par les partisans du pouvoir actuel, avait été marquée par une succession de gouvernements de coalition, une série d’assassinats politiques, dont ceux de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013, ainsi que par une dégradation continue des grands indicateurs économiques : endettement public, déficit commercial, chômage et classement en matière de corruption selon Transparency International. Ces données, mobilisées par Hamma Hammami dans son texte, alimentent depuis plusieurs années un débat récurrent sur les responsabilités respectives des acteurs de cette période.
Le Front populaire, coalition qui avait un temps rassemblé une quinzaine de partis de gauche et nationalistes-arabes, a connu après 2014 une série de scissions et une perte progressive d’influence électorale, avant de cesser d’exister comme force organisée unifiée. Cette histoire reste un point de crispation récurrent entre les anciennes composantes de la coalition, chacune tendant à attribuer aux autres la responsabilité de son effritement.
Un débat qui interroge l’avenir autant que le passé
Au-delà de la querelle sur l’interprétation du passé, cet échange révèle une interrogation plus large qui traverse la gauche tunisienne : celle de sa capacité à peser de nouveau dans le rapport de forces politique, à un moment où plusieurs de ses composantes cherchent à formuler une alternative crédible au système actuel. Reste à savoir si ce débat, pour l’instant circonscrit aux réseaux sociaux et aux cercles militants, parviendra à déboucher sur une recomposition politique concrète, ou s’il restera l’un de ces épisodes récurrents où la gauche tunisienne se retrouve davantage à débattre de son histoire qu’à construire son avenir.
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