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L’UGTT face au pouvoir : Le syndicat-citadelle dans la tourmente autoritaire

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Tunis, le 15 août 2025 – Autour du bâtiment emblématique de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), des restes de slogans arrachés jonchent le sol. Les fenêtres brisées rappellent l’attaque du 7 août, quand des partisans du gouvernement ont pris d’assaut les lieux, réclamant la fin de la puissante organisation syndicale. Dans son bureau, Noureddine Taboubi, le Secrétaire général de l’UGTT, appelle en catastrophe les membres de la Commission administrative à se réunir. Leur but : organiser une grande manifestation de riposte le 21 août et brandir la menace d’un arrêt de travail général. Cette montée de tension, sans précédent depuis la révolution de 2011, révèle un désaccord profond entre l’UGTT et le président Kaïs Saïed. Cette lutte de pouvoir est ancrée dans le passé de la Tunisie et soulève des questions importantes sur le futur des forces d’opposition dans une démocratie fragile.


Chapitre 1 : L’UGTT, colonne vertébrale de la Tunisie moderne

L’UGTT, créée en 1946 par Farhat Hached (tragiquement assassiné en 1952 par la Main rouge française), a profondément marqué l’histoire de la Tunisie. Dans les années 50, elle était en première ligne contre la présence française, organisant des arrêts de travail et des protestations, malgré une répression violente. Après l’indépendance, elle est devenue une sorte de contrepoids face au pouvoir de Bourguiba, refusant d’être simplement un outil du parti unique. Cette opposition lui a coûté cher en janvier 1978, avec une « grève générale » brutalement réprimée qui a fait de nombreuses victimes.

Pendant la période Ben Ali, l’UGTT a connu des moments difficiles. Ses dirigeants, soumis au régime, ont même soutenu le président-dictateur en 2004, ce qui a créé des divisions internes. Mais en 2011, elle a retrouvé sa force. Ses militants syndicaux dans les régions de l’intérieur, comme Sfax, Kasserine et Sidi Bouzid, ont joué un rôle clé dans la chute du régime. Selon Lamine Bouazizi, un militant de Sidi Bouzid, « Quand l’UGTT de Sfax a rejoint les manifestants, j’ai compris que la fin de Ben Ali était proche ». En 2015, son rôle dans le « Dialogue national » a été reconnu par l’attribution du prix Nobel de la paix.

Aujourd’hui, l’UGTT est toujours une organisation importante, avec un grand nombre de membres (800 000), de nombreuses antennes régionales et sectorielles, un journal, et des activités économiques (hôtels, pêche, voyages). Cependant, cette puissance cache certaines faiblesses, comme une organisation peut-être trop centralisée, une présence insuffisante des femmes et du secteur privé, et une influence variable selon les régions.


Chapitre 2 : Kaïs Saïed, ou la revanche de l’État autoritaire

La popularité de Kaïs Saïed, qui a gagné les élections de 2019 en se présentant comme un candidat « hors du pouvoir », s’explique par les difficultés rencontrées par la Tunisie après sa révolution. Au lieu de « boulot, liberté, respect » comme promis, le pays s’est enfoncé dans une grave crise financière.

  • 16,4% de chômage fin 2023 (contre 15,2% en 2022)
  • Inflation à 8%
  • Pénuries chroniques de farine, sucre et riz
  • Dette publique à 82,9% du PIB .

« Pourquoi avons-nous échoué là où d’autres ont réussi ?« , interroge l’économiste Baccar Gherib. Sa réponse est cinglante : les élites post-2011, issues des classes moyennes urbaines, ont « éclipsé la question sociale au profit des questions démocratiques », reproduisant un « capitalisme de copinage » .

Dans ce contexte favorable, Kaïs Saïed met en place une prise de contrôle progressive du pouvoir le 25 juillet 2021. En se basant sur l’article 80 de la Constitution, il suspend le Parlement, s’attribue tous les pouvoirs, et fait ensuite approuver en 2022 une nouvelle Constitution qui lui donne un pouvoir immense. En octobre 2024, sa réélection avec un score écrasant de 90%, lors d’une élection massivement ignorée (71% d’abstention), confirme, selon l’essayiste Hatem Nafti, l’établissement d’un régime autoritaire qui se fait passer pour une démocratie.

Sa rhétorique ? Un populisme binaire : « peuple contre élites corrompues »« nationaux contre étrangers ». Sa méthode : l’éradication méthodique des corps intermédiaires – partis, médias, juges – et la manipulation du « shameta », cette joie malsaine devant le malheur des anciens privilégiés .


Chapitre 3 : L’essence de la crise – Une guerre d’usure

La tension entre l’UGTT et le gouvernement en place n’est pas récente, mais elle a atteint un point de rupture majeur en 2025. On peut expliquer cette escalade par trois facteurs principaux :

1. L’offensive autoritaire contre les contre-pouvoirs

À partir de 2022, le gouvernement a semblé vouloir contrôler l’UGTT en utilisant la « circulaire 20 », qui empêchait les organismes publics de discuter avec le syndicat sans le feu vert du président. Ensuite, il y a eu des arrestations qui visaient spécifiquement des syndicalistes : d’après Sami Tahri, un dirigeant de l’UGTT, plus d’une dizaine de membres du syndicat ont été arrêtés depuis 2021. Et en février 2025, l’expulsion d’Esther Lynch, la responsable de la Confédération européenne des syndicats, venue en signe de soutien, a envoyé un message clair au monde entier : toute forme d’aide serait perçue comme une ingérence dans les affaires du pays.

2. L’UGTT affaiblie par ses divisions internes

La centrale syndicale est en difficulté et perd de son crédit. En gros, les gens ne lui font plus confiance. En juillet 2021, ils ont changé les règles à Sousse pour que les mêmes personnes puissent rester aux commandes plus longtemps, ce qui a fait grincer des dents. Puis, fin 2024, cinq membres importants ont claqué la porte, disant que la direction était devenue trop autoritaire et qu’elle prenait toutes les décisions seule. Maintenant, une opposition se met en place, demandant un nouveau vote et une direction temporaire. Tout ça crée un vrai blocage et la centrale n’arrive plus à agir efficacement.

3. Le discrédit populaire et la bataille narrative

De plus en plus de Tunisiens ont l’impression que l’UGTT est devenue une organisation déconnectée des réalités, une sorte d’« élite d’après la révolution » qui n’arrive pas à rendre la vie des gens meilleure. Les arrêts de travail fréquents – comme la grève des transports en commun de Tunis en août 2025 – ne font qu’aggraver la frustration de la population. Le gouvernement profite de ce mécontentement en menant une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux, essayant de faire passer le syndicalisme pour quelque chose de mauvais, d’après la Confédération syndicale internationale.

L’attaque contre le siège de l’UGTT le 7 août, organisée par des soutiens au président Saïed, a vraiment marqué un tournant. Le président lui-même a même justifié cette attaque, accusant l’UGTT de « malversations financières » et réclamant que « l’argent volé au peuple soit rendu ».

Chapitre 4 : L’horizon de la crise – Jouer sa survie

En réponse à cette attaque, l’UGTT essaie de se défendre de manière structurée. Leur rencontre du 11 août a abouti à deux actions principales :

  • Un grand rassemblement à l’échelle nationale le 21 août devant leur quartier général à Tunis.
  • L’éventualité d’un arrêt de travail général, sans date précise annoncée.

Cependant, cette mobilisation masque une faiblesse importante. Selon Hamza Meddeb (Carnegie Middle East Center), l’organisation traverse une période critique et fondamentale de son existence. « Il s’agit avant tout de se maintenir à flot ». Trois issues possibles se présentent maintenant :

  • La capitulation : Le gouvernement essaie de transformer l’UGTT en un simple outil de transmission, comme c’était le cas sous Ben Ali. Leur objectif : détruire son rôle de « contre-pouvoir » pour le réduire à un simple « syndicat d’entreprise ».
  • L’éclatement : Les désaccords internes pourraient mener à une division, diminuant considérablement sa capacité à mobiliser les gens.
  • Le rétablissement : En retrouvant son rôle de 2011 – défenseur des zones délaissées et des droits sociaux – l’UGTT pourrait représenter une option valable et digne de confiance.
  • Épilogue : Le peuple ou le syndicat ?
  • Un média économique tunisien titrait le 13 août : « On croise les doigts », et ça en dit long. L’incertitude est palpable. Mais au-delà de ces tensions entre les pouvoirs, une question essentielle se pose : est-ce que Kaïs Saïed peut vraiment « représenter le peuple » sans relais, sans structures pour faire le lien avec ce que les gens vivent au quotidien ?

L’histoire de l’UGTT, véritable reflet de la Tunisie depuis 80 ans, nous dit que non, ça ne marche pas comme ça. Sans des organisations de travailleurs autonomes, un système judiciaire équitable et un parlement élu honnêtement, le pouvoir du président se transforme en une parodie, une sorte de château perché au-dessus d’une économie en débris et d’une population oubliée. Le 21 août, quand les couleurs de l’UGTT seront de nouveau brandies sur l’avenue Mohamed-Ali, ce ne sera pas seulement pour protéger leurs bureaux. Ce sera pour rappeler que la démocratie ne peut exister que si elle est surveillée et limitée par d’autres forces.


« L’UGTT est plus qu’un syndicat, mais moins qu’un parti »
Héla Yousfi, sociologue tunisienne
« Elle est aujourd’hui plus qu’un syndicat, et plus qu’un parti »
Sami Tahri, secrétaire général adjoint de l’UGTT 

Tableau récapitulatif : Chronologie des tensions UGTT – Pouvoir (2021-2025)

DateÉvénementConséquence
Juillet 2021Congrès de l’UGTT à Sousse : modification des statutsLevée de la limitation des mandats pour Taboubi
25 juil. 2021Kaïs Saïed s’octroie les pleins pouvoirsSuspension du Parlement
2022« Circulaire 20 » interdisant les négociations sans autorisation présidentielleTentative de mise sous tutelle de l’UGTT
Nov. 2024Scission de 5 membres du bureau exécutif de l’UGTTCrise interne majeure au sein du syndicat
7 août 2025Attaque du siège de l’UGTT par des partisans prorégimeAppel à une manifestation de défense le 21 août

Sources : Le Monde (2025), Nawaat (2024), Equal Times, La Vie des Idées.

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