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Tunisie : 3 ans d’une justice au service de l’élimination politique.Manifestation samedi

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Les familles de prisonniers politiques et ce qui reste de l’opposition tunisienne appellent à manifester ce samedi 14 février à 15 heures, au square du Passage à Tunis. Trois ans après les premières vagues d’arrestations dans ce que le pouvoir présente comme « l’affaire du complot», elles veulent briser le silence.

« Nous descendrons dans les rues pour dire non à l’injustice et à la criminalisation du militantisme », affirme la Coordination des familles des prisonniers politiques, qui organise l’événement. La marche a reçu une autorisation, ce qui surprend dans un pays où les règles changent au gré des humeurs du pouvoir.

Février 2023 : le début d’une purge

L’histoire commence en février 2023. C’est à ce moment-là que les enquêtes s’ouvrent et que les arrestations commencent à toucher des figures de l’opposition, des avocats, des militants. Tous accusés de comploter contre la sûreté de l’État. Depuis, la machine s’emballe. Pour la Coordination, cette prétendue conspiration sert surtout à masquer les faiblesses d’un régime qui gouverne à coups de dossiers montés de toutes pièces.

La justice tunisienne, elle, n’a plus grand-chose d’indépendant. Depuis que Kaïs Saïed a dissous le Conseil supérieur de la magistrature en février 2022, le ministère de la Justice gère les carrières des juges par simple note administrative. Résultat : des magistrats dociles aux postes clés.

Les procès se suivent et se ressemblent. Des audiences éclair, des accusés qui comparaissent par visioconférence depuis leur cellule, des peines hallucinantes. En avril dernier, le premier volet de « l’affaire du complot » a abouti à quarante condamnations, dont certaines dépassent les 60 ans de prison. Jawhar Ben Mbarek et Ridha Belhaj figurent parmi les condamnés. En novembre, la cour d’appel a confirmé ces peines et refusé que les accusés soient physiquement présents à leur procès.

L’avocat Ahmed Souab, symbole d’une dérive

Ahmed Souab incarne cette dérive. À 69 ans, cet ancien juge administratif purge cinq ans de prison pour avoir dit publiquement que « les juges ont le couteau sous la gorge ». La chambre antiterroriste l’a condamné en utilisant le décret-loi 54 et la loi antiterroriste de 2015. Human Rights Watch a réclamé son acquittement le 10 février, dénonçant une mascarade judiciaire. Sa santé s’est dégradée en prison. Il passera en appel ce mercredi 12 février, juste avant la manifestation.

Début février, un deuxième volet de « l’affaire du complot » a confirmé la logique d’élimination. Rached Ghannouchi, 84 ans, ancien leader du mouvement Ennahdha, a vu sa peine passer de 14 à 20 ans. D’autres, comme Kamel Guizani, Rafik Abdessalem et Lotfi Zitoun, écopent de 35 ans par contumace.

« En Tunisie aujourd’hui, la plupart des opposants sont déjà en prison », constate Sara Hashash d’Amnesty International. « Ce message est clair : toute opposition pacifique vaut désormais une dizaine d’années de détention. »

Même Hichem Mechichi n’a pas échappé à la purge. Lui qui fut chef du gouvernement jusqu’au 25 juillet 2021 — date qu’il qualifie aujourd’hui de « coup d’État » — a été assigné à résidence pendant quatre mois avant de s’exiler. Il parle de dossiers fabriqués et d’une atmosphère de peur entretenue sciemment. Les femmes ne sont pas épargnées. Chaima Issa, militante de la société civile, est derrière les barreaux depuis fin 2023.

Une économie en trompe-l’œil

Face à ce tableau politique accablant, le pouvoir brandit des chiffres économiques. La croissance est revenue à 2,4-2,5 % en 2025, l’inflation est redescendue sous les 5 %, les réserves de change couvrent 108 jours d’importation. Fitch et Moody’s ont même relevé la note du pays, ouvrant la porte à un retour sur les marchés financiers.

Mais ces statistiques ne disent pas tout. Le chômage reste bloqué à 15,4 %. Pire : celui des jeunes femmes diplômées a grimpé de cinq points pour atteindre 42,7 %. Le coût de la vie continue de peser lourd, notamment pour l’alimentation. Le déficit commercial a gonflé à 20,2 milliards de dinars. La Tunisie pointe au 149e rang mondial pour la liberté économique — une « économie réprimée », selon la Heritage Foundation.

Depuis Paris, Hichem Mechichi ne mâche pas ses mots : « Les indicateurs économiques et sociaux sont en ruine. La Tunisie est au bord du gouffre, quand elle ne l’a pas déjà franchi. »

Samedi : un test pour les libertés

La manifestation du 14 février ne se limite pas à réclamer la libération des prisonniers. Elle vise à dénoncer un système qui, selon la Coordination, « a transformé le pays en une vaste prison ». Derrière la lutte contre le prétendu complot, c’est le récit du 25 juillet qui vacille : celui d’un homme providentiel sauvant le pays de la corruption et de la trahison.

Samedi après-midi, le square du Passage pourrait redevenir, le temps de quelques heures, un espace de résistance citoyenne que le pouvoir croyait avoir étouffé pour de bon. Reste à voir si les autorités laisseront faire, ou si elles choisiront de rappeler que la Tunisie de Kaïs Saïed a tourné la page des libertés publiques.

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