Connect with us

La Une

Tunisie : la cour d’appel confirme la condamnation à trois ans et demi de prison des journalistes Bessaies et Zghidi

Published

on

Ils espéraient que la cour d’appel leur rendrait une justice différente. Il n’en a rien été. La chambre pénale de la cour d’appel de Tunis a confirmé, mardi, la peine de trois ans et six mois de prison ferme prononcée en première instance contre les deux journalistes tunisiens Borhane Bessaies et Mourad Zghidi, reconnus coupables de blanchiment d’argent et d’infractions fiscales. Arrêtés le 11 mai 2024, les deux hommes voient ainsi leur détention se prolonger au terme d’une procédure judiciaire que leurs défenseurs et de nombreuses organisations de la presse libre dénoncent comme une instrumentalisation du droit pénal contre des voix critiques.

Un verdict confirmé, des sanctions alourdies

La décision rendue en appel ne se limite pas à confirmer la durée d’emprisonnement. Elle entérine également l’ensemble du volet patrimonial du jugement initial, prononcé le 22 janvier 2025 par la chambre pénale du tribunal de première instance de Tunis. Outre la peine privative de liberté, la justice a maintenu des amendes financières à l’encontre des deux journalistes, ainsi que la confiscation de leurs avoirs personnels et la saisie de leurs parts sociales dans les sociétés auxquelles ils sont associés, au profit du Trésor public tunisien.
Ces mesures patrimoniales confèrent à ce dossier une portée qui dépasse la seule question de la liberté individuelle. Elles frappent directement les outils économiques de leur activité professionnelle et de leur vie privée, réduisant à néant toute capacité à exercer leur métier à leur sortie de détention, si tant est que des recours ultérieurs venaient à aboutir.
Borhane Bessaies et Mourad Zghidi sont détenus depuis le 11 mai 2024, ce qui signifie qu’au moment de la confirmation du jugement en appel, ils ont déjà passé près d’un an derrière les barreaux — une durée qui s’imputera sur leur peine totale selon les règles habituelles du droit tunisien.

Deux figures du journalisme indépendant


Borhane Bessaies et Mourad Zghidi ne sont pas des inconnus dans le paysage médiatique tunisien. Tous deux sont associés à un journalisme d’investigation et de commentaire politique qui s’est développé dans l’espace ouvert par la révolution de 2011. Leurs noms circulent régulièrement dans les cercles de la presse indépendante et sur les plateformes numériques où s’exprime une partie de l’opinion critique vis-à-vis du pouvoir actuel.
Les charges retenues contre eux — blanchiment d’argent et infractions fiscales — relèvent du droit pénal commun et non du droit de la presse. C’est précisément ce point qui cristallise les critiques de leurs soutiens : en choisissant des qualifications financières plutôt que des infractions liées à l’expression, le parquet aurait contourné les protections spécifiques dont bénéficient théoriquement les journalistes en matière de liberté de la presse, tout en parvenant au même résultat — leur mise hors circuit.
Les organisations internationales de défense de la liberté de la presse, dont Reporters sans frontières (RSF), ont régulièrement fait état de leur situation depuis leur arrestation, les incluant dans leurs listes de journalistes emprisonnés à travers le monde.

Un contexte de pression croissante sur les médias tunisiens


La confirmation de cette condamnation intervient dans un contexte que les observateurs du secteur médiatique tunisien décrivent comme une période de forte contraction des libertés journalistiques, après une décennie relativement ouverte.
Depuis 2011, la Tunisie avait construit, non sans difficultés, un paysage médiatique pluraliste : radios privées, télévisions indépendantes, sites d’information en ligne, journalisme d’investigation — autant d’espaces qui n’existaient pas sous l’ère Ben Ali. Des textes fondateurs, comme le décret-loi n° 115 de 2011 relatif à la liberté de la presse, avaient posé des garanties formelles significatives.
Depuis le tournant politique de juillet 2021, ce paysage se transforme. L’article 86 du Code des télécommunications est devenu un outil régulièrement mentionné dans les poursuites visant des journalistes ou des citoyens pour des publications en ligne : il prévoit des peines pouvant aller jusqu’à deux ans de prison pour des propos jugés offensants via les réseaux de communication électronique. Le journaliste Zied Heni en a fait l’expérience fin avril 2026, placé en garde à vue pour avoir commenté une décision judiciaire sur les réseaux sociaux.
Parallèlement, des médias d’investigation comme Inkyfada sont signalés comme exposés à des menaces de dissolution administrative. La Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA), instance de régulation créée après 2011 pour protéger le pluralisme, a vu ses attributions et son autorité progressivement remises en question.
Dans ce tableau, le cas de Bessaies et Zghidi s’inscrit comme le plus emblématique : ils sont, avec leur condamnation confirmée en appel à plus de trois ans de prison ferme, les journalistes tunisiens actuellement les plus lourdement sanctionnés par la justice depuis le début de cette vague de poursuites.

La question qui se pose désormais est celle des voies de recours encore disponibles. En droit tunisien, un pourvoi en cassation reste théoriquement possible, portant non sur les faits mais sur la régularité juridique de la procédure. Leurs avocats n’ont pas encore indiqué publiquement quelle suite ils entendaient donner à cette décision. Pendant ce temps, Borhane Bessaies et Mourad Zghidi demeurent détenus, dans un pays où le débat sur les limites de la liberté de la presse n’a jamais été aussi vif — ni aussi incertain dans son issue.

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Trending Posts