Politique
Accusations posthumes et rumeurs de cellule : quand un détenu de longue peine mobilise Kissinger depuis l’au-delà
La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme du tribunal de première instance de Tunis a décidé de renvoyer à une date ultérieure le 26 mai 2026 l’examen de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire du complot avec Kissinger ». Sont poursuivis dans ce dossier l’ancien chef du gouvernement Youssef Chahed (Réfugié politique aux États-Unis), l’ancien ministre Mehdi Ben Gharbia (en liberté provisoire mais détenu pour une autre affaire), ainsi que Sofiane Bohachem, gérant d’une société appartenant à ce dernier. Tous trois sont accusés par le parquet antiterroriste d’avoir planifié le recours à des puissances étrangères, et notamment à Henry Kissinger, l’ex-secrétaire d’État américain, afin de déstabiliser le pays. Problème de taille : Kissinger est décédé le 29 novembre 2023, soit près d’un an avant que les faits supposés n’aient été révélés.
Des accusations fondées sur un seul témoignage carcéral
Les faits remontent à une information livrée par un détenu incarcéré à la prison civile de Messaadine (gouvernorat de Sousse). Selon les éléments du dossier, cet individu, qui partageait la même cellule que Mehdi Ben Gharbia et Sofiane Bohachem, a affirmé aux autorités pénitentiaires que Ben Gharbia lui avait rapporté ceci : « Youssef Chahed a contacté Henry Kissinger, l’ancien secrétaire d’État américain, pour lui demander des sommes d’argent massives afin de pousser la base populaire à manifester et à protester contre le régime actuel, et spécifiquement contre le président de la République, Kaïs Saïed. » Le même témoin a également évoqué un rôle attribué à Ahmed Néjib Chebbi dans la mise en œuvre de ce projet sur le terrain, ainsi qu’une tentative de dissuader les hommes d’affaires de recourir à la conciliation pénale, dans le but affiché de « faire échouer les élections » et de « nuire à l’État tunisien ».
Sur la base de ces seules déclarations, la chambre d’accusation spécialisée dans les affaires de terrorisme près la cour d’appel de Tunis a ordonné le renvoi des trois prévenus devant la chambre criminelle pour y être jugés pour « résolution assortie d’actes préparatoires en vue de commettre un assassinat », « constitution d’un pacte terroriste », « atteinte à la sûreté intérieure de l’État », et « prise de contact avec des agents d’une puissance étrangère », conformément aux articles 1, 5, 13, 32, 34, 36, 37 et 40 de la loi organique n° 26 de 2015 relative à la lutte contre le terrorisme et à la répression du blanchiment d’argent.
La défense dénonce l’absurdité d’un « complot posthume »
Mehdi Ben Gharbia a fermement nié l’ensemble des accusations. Au cours des investigations, il a affirmé que ses relations avec Youssef Chahed n’avaient jamais dépassé le cadre de la « camaraderie politique » au sein du parti « Tahya Tounes ». Il a également souligné avoir lui-même déposé une demande de conciliation pénale en septembre 2023, ce qui contredit, selon sa défense, toute accusation de tentative de dissuader d’autres hommes d’affaires de recourir à cette procédure. Par ailleurs, il a insisté sur l’impossibilité matérielle d’organiser un quelconque « projet subversif » depuis une cellule d’à peine 35 mètres carrés, où cohabitent 17 détenus. De son côté, Sofiane Bouhachem a déclaré n’avoir « reçu aucune information » et a mis en cause la crédibilité du témoin, qu’il a décrit comme une personne « souffrant de troubles psychologiques et ayant des antécédents de délation ».
L’avocat de Mehdi Ben Gharbia, a qualifié la procédure de « farce judiciaire ». Il a relevé que son client n’a jamais partagé de cellule avec le détenu en question, que l’administration pénitentiaire n’a fourni aucun nom, aucun enregistrement, ni aucune date précise. « On nous parle d’un homme mort en novembre 2023 qui aurait comploté après sa disparition. C’est absurde, mais c’est dangereux », a-t-il martelé.
En revanche, le témoin , dont l’identité n’a pas été divulguée et que les documents judiciaires désignent par les initiales « Kh. H. » , s’est dit prêt à réitérer ses accusations. Il a affirmé avoir subi des « pressions morales » de la part de Mehdi Ben Gharbia pour le contraindre à se rétracter, et a demandé à bénéficier du statut de « témoin X » afin de protéger son identité. Il a également évoqué l’existence d’un « document écrit de la main de Ben Gharbia », contenant un plan assorti de noms codés.
Une question qui fâche : comment conspirer avec un homme décédé ?
Au-delà des contradictions factuelles, cette affaire soulève une interrogation aussi simple que dérangeante : comment Youssef Chahed aurait-il pu solliciter l’aide d’Henry Kissinger alors que ce dernier est décédé le 29 novembre 2023, soit près d’un an avant que le témoignage ne soit recueilli par l’administration pénitentiaire ? La chronologie des faits – supposés s’être déroulés en 2024 – rend l’accusation pour le moins fragile. Les avocats de la défense s’interrogent : s’agit-il d’une erreur matérielle, d’une manipulation du témoin, ou bien d’une volonté délibérée d’instrumentaliser le nom d’une figure décédée pour alimenter une rhétorique du « complot étranger » ?
Contexte tunisien : une justice sous tension politique
Cette affaire s’inscrit dans un climat politique de plus en plus verrouillé. Depuis le 25 juillet 2021, la Tunisie a connu la dissolution du Parlement, l’adoption par référendum d’une nouvelle Constitution renforçant les prérogatives présidentielles, et une réforme du système judiciaire jugée par ses détracteurs comme une « purge ». Les élections législatives de 2022 ont été largement boycottées, et la société civile dénonce régulièrement le recours à la législation antiterroriste pour réprimer des opposants politiques. Dans ce contexte, l’affaire dite « du complot avec Kissinger » apparaît à beaucoup comme un test de la capacité de la justice tunisienne à se départir de pressions politiques, ou au contraire comme un symptôme de son instrumentalisation.
En cherchant à prouver un complot fomenté avec un homme décédé onze mois avant les faits, la justice tunisienne prend le risque de saper sa propre crédibilité. Comment expliquer, sans sourire, que Youssef Chahed ait pu contacter Henry Kissinger en 2024 ? S’agit-il d’une erreur grossière du témoin, d’une manipulation de l’administration pénitentiaire, ou bien d’un aveu indirect que les preuves tangibles manquent cruellement ? Reste une question, que les observateurs de la scène tunisienne se posent avec inquiétude : jusqu’où l’appareil répressif peut-il plier la réalité sans que celle-ci finisse par éclater au grand jour ? La réponse viendra peut-être le 26 mai 2026, lors de la prochaine audience. En attendant, l’ombre d’Henry Kissinger, disparu depuis plus de deux ans, plane sur un dossier qui défie, pour le moins, la logique.
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