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Tunisie : un mandat de dépôt émis contre l’ex-bâtonnier Chawki Tabib dans le cadre d’un cinquième dossier judiciaire
L’ancien bâtonnier et ex-président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (Inlucc), Chawki Tabib, a été placé sous mandat de dépôt le 14 avril 2026 par un juge d’instruction à Tunis, à l’issue d’une nouvelle audition dans le cadre d’un cinquième dossier ouvert contre lui. Cette décision, qui implique son incarcération immédiate dans l’attente d’un éventuel procès, intervient alors que l’avocat était déjà poursuivi dans plusieurs affaires que ses soutiens jugent à caractère politique. L’homme, qui avait dirigé l’instance anticorruption entre 2016 et 2020, dénonce depuis des mois une instrumentalisation de la justice visant à réduire au silence les acteurs du contrôle citoyen, dans un contexte tunisien marqué par une concentration accrue des pouvoirs et des critiques récurrentes sur l’indépendance du système judiciaire.
Un mandat de dépôt après une série de convocations : la défense dénonce une procédure expéditive
Selon des sources proches du dossier, Chawki Tabib a comparu devant le juge d’instruction dans la matinée du 14 avril. À l’issue d’une audition dont le contenu exact n’a pas été rendu public, le magistrat a ordonné son placement en détention provisoire par un mandat de dépôt. Cette mesure, la plus coercitive avant un procès, signifie que l’ancien bâtonnier a été transféré directement à la maison d’arrêt, où il restera incarcéré jusqu’à une éventuelle ordonnance de renvoi devant un tribunal correctionnel.
Ce nouveau volet judiciaire s’ajoute à quatre autres dossiers ouverts depuis son limogeage de l’Inlucc, intervenu en août 2020 sur décision de l’ancien chef du gouvernement Elyes Fakhfakh. L’affaire qui a conduit au mandat de dépôt porterait, selon des informations concordantes, sur des accusations de faux et d’usage de faux commis par un agent public — des faits que M. Tabib conteste formellement. Le comité de défense, présidé par l’ancien bâtonnier Béchir Essid, a immédiatement dénoncé une décision « disproportionnée et dépourvue de base légale solide ». Il invoque notamment l’article 26 du décret-loi n°120 de 2011, qui protège les responsables de l’Inlucc pour les actes accomplis dans l’exercice de leurs fonctions.
Les avocats de M. Tabib ont annoncé leur intention de déposer une requête en mainlevée du mandat de dépôt, arguant de vices de procédure substantiels et de l’absence de risques avérés de fuite ou de pression sur des témoins. Des organisations internationales, dont le Comité pour la Justice (CFJ), ont estimé que le recours à la détention provisoire dans ce dossier constitue une « escalade inquiétante » et une atteinte au principe de protection des lanceurs d’alerte.
« Un assassinat moral par la justice » : la stratégie de harcèlement dénoncée par l’accusé
Peu avant son incarcération, Chawki Tabib avait réaffirmé publiquement sa thèse d’un acharnement judiciaire. Selon lui, la répétition des convocations, l’ouverture concomitante de cinq dossiers et désormais le mandat de dépôt ne sauraient relever du seul aléa procédural. Il s’agirait, à ses yeux, d’une stratégie délibérée visant non seulement à obtenir une condamnation, mais surtout à détruire symboliquement l’image d’intégrité qu’il a bâtie durant ses mandats à la tête du barreau et de l’instance anticorruption.
Il a annoncé préparer un ouvrage, Dans les nids de guêpes, dans lequel il détaille ce qu’il nomme un « assassinat moral » par l’entremise de la justice. Son entourage juridique évoque également des campagnes de diffamation, des pressions fiscales, des agressions matérielles (dégradations de son domicile et de son véhicule) ainsi que des menaces de mort, pour lesquelles plusieurs plaintes seraient toujours en instance. Malgré son incarcération, l’ancien bâtonnier a fait savoir par ses avocats qu’il continuerait à coopérer avec les magistrats tout en contestant la légalité de la procédure.
Le CFJ a appelé les autorités tunisiennes à « mettre fin immédiatement à toutes les poursuites abusives » contre M. Tabib, estimant que « transformer la justice en un terrain de règlement de comptes contre ceux qui ont dénoncé la corruption envoie un message d’intimidation dangereux à tous les lanceurs d’alerte ».
Contexte tunisien : une justice sous tension, des contre-pouvoirs affaiblis
Le mandat de dépôt contre Chawki Tabib ne prend tout son sens que replacé dans l’évolution récente du système politique tunisien. Après la révolution de 2011, le pays s’était doté d’institutions de contrôle indépendantes, dont l’Inlucc, perçue comme un rempart contre la prédation économique. La nomination de M. Tabib à sa tête en 2016, puis son éviction en 2020, avaient déjà suscité de vives controverses.
Depuis, le référendum constitutionnel de juillet 2022 a considérablement renforcé les prérogatives de l’exécutif, réduisant la marge de manœuvre du Parlement et affaiblissant l’indépendance de la justice, selon de nombreux rapports internationaux. Dans cet environnement, les poursuites contre d’anciens responsables de la lutte anticorruption, des journalistes ou des militants politiques se sont multipliées, alimentant les craintes d’une reprise en main autoritaire. La société civile tunisienne, autrefois fer de lance des révoltes arabes, opère désormais dans un cadre légal plus restrictif, avec des lois sur les associations et la diffusion de l’information régulièrement critiquées.
Le cas de M. Tabib, par sa visibilité et son passé symbolique, est devenu un test pour la séparation des pouvoirs et la capacité de la justice à se saisir impartialement des affaires touchant aux élites. Pour ses partisans, il incarne la répression des « vigiles de la démocratie » ; pour ses détracteurs, il ne serait qu’un justiciable comme un autre, répondant d’actes précis. Le recours à un mandat de dépôt — mesure souvent réservée aux cas de flagrant délit ou de risques graves — interroge d’autant plus que l’intéressé s’était toujours présenté aux convocations.
Chut — Une incarcération qui change la nature du bras de fer
Le placement sous mandat de dépôt de Chawki Tabib franchit un seuil. Jusqu’ici, l’ancien bâtonnier comparaissait libre. Désormais incarcéré, son combat judiciaire prend une tout autre dimension, tant sur le plan personnel que symbolique. L’audience devant le juge des libertés et de la détention, où sa défense demandera sa remise en liberté, sera le premier test de la capacité du système à s’autosaisir d’éventuels excès. Mais au-delà des procédures, c’est une question de fond qui demeure : dans une démocratie qui se veut en construction, la justice peut-elle envoyer en prison celui qui était chargé de surveiller les puissants, sans que cela ne soit perçu, ici ou à l’étranger, comme un signal d’étouffement des contre-pouvoirs ? La réponse, pour l’instant, se trouve derrière les murs de la maison d’arrêt.
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