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Annulation d’une visite parlementaire française à Tunis : une mise à l’index politique qui gèle la diplomatie
Une visite de délégation française annulée. C’est ce qui est arrivé dimanche 13 avril, à quelques heures de l’atterrissage prévu d’un groupe de députés à Tunis. La raison : les autorités tunisiennes ont refusé l’accès au territoire à Danièle Obono (LFI), membre de la mission. Officiellement « reporté », le voyage a été purement et simplement torpillé. En toile de fond, des relations déjà glaciales entre Carthage et Paris, et une Tunisie qui ne supporte plus les critiques venues d’Europe, surtout sur les droits des migrants.
Ce qui s’est passé, heure par heure
La délégation devait arriver dans la matinée du dimanche 13 avril. Conduite par Alexandre Portier (Les Républicains), elle rassemblait plusieurs députés du groupe d’amitié France-Tunisie. Objectif : rencontrer des responsables politiques tunisiens, des acteurs économiques, et montrer que malgré les tensions diplomatiques, le dialogue parlementaire pouvait prendre le relais.
Mais dès la fin de semaine, un coup de fil a tout changé. L’ambassade de Tunisie à Paris a fait savoir aux organisateurs que Danièle Obono ne serait pas autorisée à entrer sur le territoire. Pas de visa requis pour les Français en principe, mais une interdiction administrative de séjour – une pratique que Tunis utilise de plus en plus pour écarter les élus jugés « ingérents ».
Face au refus catégorique, la délégation a tenté une dernière négociation. Remplacer Mme Obono ? Voyager sans elle ? Les autorités tunisiennes n’ont rien voulu entendre. « Soit elle ne vient pas, soit personne ne vient », a résumé une source parlementaire française. Résultat : à quelques heures du décollage, la mission a été annulée.
Pourquoi les autorités tunisiennes ont bloqué Danièle Obono
Les responsables tunisiens sont très clairs sur le motif. Fin mars, une résolution a été adoptée en commission des affaires étrangères du Parlement européen. Ce texte dénonce les violations des droits des migrants en Tunisie – expulsions arbitraires, violences, détentions – et appelle à la libération de plusieurs militants des droits humains emprisonnés.
Danièle Obono a soutenu activement cette résolution. Pour Tunis, c’est une ligne rouge. Dans un communiqué interne dont plusieurs médias se sont fait l’écho, le ministère tunisien des Affaires étrangères dénonce « une ingérence caractérisée » et rappelle que le pays « n’accepte aucune leçon sur sa gestion des frontières ou de sa justice ».
Ce n’est pas la première fois que la Tunisie joue cette carte. En septembre 2023, plusieurs eurodéputés de la commission des affaires étrangères avaient déjà été interdits d’entrée. À l’époque, ils avaient critiqué la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed et la répression des opposants. La méthode est rodée : pas d’annonce officielle, mais une interdiction discrète, sans recours possible.
Des relations France-Tunisie au point mort
Cette annulation tombe dans un contexte déjà très dégradé. Depuis le coup de force constitutionnel de Kaïs Saïed le 25 juillet 2021 – dissolution du Parlement, mainmise sur la justice, nouvelle Constitution sur mesure – les critiques de Paris ont été régulières, mais toujours prudentes. Emmanuel Macron a longtemps joué la carte du « dialogue sans conditions », une position qui agace aussi bien l’opposition tunisienne que certains députés français.
Aujourd’hui, Tunis semble avoir décidé de durcir le ton. Plus question d’accueillir des élus qui portent un regard négatif sur la politique migratoire ou sur l’état des libertés. La visite parlementaire devait justement servir à désamorcer les tensions par un canal moins officiel. C’est raté.
L’Union européenne, principal bailleur de fonds de la Tunisie, se retrouve dans une position inconfortable. Elle a signé en juillet 2023 un partenariat stratégique avec Tunis, assorti de 150 millions d’euros pour le contrôle migratoire. Mais cet argent n’a pas acheté la paix diplomatique. Tunis continue d’accepter les chèques tout en refusant la moindre critique.
En Tunisie, un régime qui se durcit et une société qui résiste
Pour comprendre cette réaction, il faut regarder ce qui se passe à l’intérieur du pays. La Tunisie n’est plus celle de la révolution de 2011. Depuis trois ans, Kaïs Saïed gouverne seul. Les opposants sont emprisonnés – Rached Ghannouchi, figure d’Ennahdha, est derrière les barreaux. Les avocats et les journalistes critiques sont harcelés par la justice. La société civile est étouffée par une loi sur les associations qui permet de dissoudre n’importe quelle ONG.
Sur le dossier migratoire, la situation est explosive. En février 2023, Saïed a prononcé un discours violemment xénophobe contre les migrants subsahariens, les accusant de participer à un « complot démographique ». Dans les semaines qui ont suivi, des centaines de personnes ont été expulsées arbitrairement vers les zones désertiques frontalières. Des vidéos de rafles ont circulé, sans que les autorités ne réagissent.
Pourtant, la société tunisienne ne se tait pas complètement. Le syndicat UGTT, très puissant, conserve une capacité de mobilisation. Des collectifs d’avocats continuent de défier le pouvoir. Mais la marge se rétrécit. Les élections locales de décembre 2023, boycottées par l’opposition, ont montré une abstention massive. Beaucoup de Tunisiens regardent leur pays avec un mélange de lassitude et d’inquiétude.
Une visite de délégation française annulée pour l’absence d’une seule députée : l’affaire peut paraître mince. Mais elle révèle une vérité plus lourde. La Tunisie de Kaïs Saïed ne supporte plus d’être regardée, encore moins jugée. Elle préfère couper les fils du dialogue plutôt que d’entendre une critique, même portée par une élue d’opposition dans une résolution européenne sans force contraignante. À force de fermer ses portes, risque-t-elle de se retrouver seule face à ses propres crises ? La réponse tiendra dans les prochains mois. Pour l’instant, le silence diplomatique s’installe, et la Méditerranée n’a jamais paru aussi large.
Source de l’info : https://www.africaintelligence.fr
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