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Tunisie : un peuple qui attend la page d’après

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Ce dimanche 17 mai 2026, Mohamed Rayen Hamzaoui a retrouvé sa ville. L’ancien maire d’Ezzahra, banlieue sud de Tunis, est sorti de prison après plus de trois ans de détention dans le cadre de l’affaire dite de « complot contre la sûreté de l’État 2 »

Un dossier tentaculaire qui a englouti des dizaines de figures politiques tunisiennes depuis 2023. Sa libération, annoncée par son avocat Soufiane Jeribi sur les réseaux sociaux, a déclenché un accueil populaire spontané dans les rues d’Ezzahra : scènes d’embrassades, visages en larmes, foule serrée autour d’un homme que ses concitoyens ont choisi de recevoir non comme un condamné qui sort de prison, mais comme quelqu’un qui en revient injustement. Dans une Tunisie où les manifestations contre la cherté de la vie se multiplient et où les associations indépendantes tombent les unes après les autres sous le coup de suspensions administratives, cet accueil dit quelque chose — sur l’état du pays, sur le rapport des Tunisiens à leur pouvoir, et sur ce qui se joue silencieusement dans les marges du système.

Ezzahra, dimanche soir : quand une ville parle à la place des urnes


Il y a des images qui valent des sondages. Celle de Mohamed Rayen Hamzaoui entouré par les habitants d’Ezzahra à sa sortie de prison en est une. L’ancien maire n’est pas une figure nationale au sens médiatique du terme. Il n’est pas président de parti, ni figure emblématique de l’opposition. C’est un élu local, un homme de terrain, connu dans sa ville pour son mandat municipal. C’est précisément pour cela que l’accueil qui lui a été réservé est significatif.
La justice tunisienne l’avait condamné à douze ans de prison en première instance. En appel, cette peine a été ramenée à trois ans — durée qu’il a intégralement purgée. Il reste soumis à deux ans de surveillance administrative. Son avocat, Soufiane Jeribi, président du comité de défense, a salué sa libération en évoquant « une lourde page de souffrance » qui se tourne, rendant hommage à l’ensemble du collectif de défense qui l’a accompagné tout au long de la procédure.

Accueil de Ryan Hamziaoui, ancien maire de la ville de Zahra, à sa sortie de prison


L’affaire dans laquelle il était poursuivi — le « complot 2 » — est l’un des dossiers les plus contestés de la période post-2021. Instruit par la chambre spécialisée dans les affaires de terrorisme près la Cour d’appel de Tunis, il portait sur des soupçons de complot contre la sûreté intérieure de l’État, d’incitation à la violence et d’actes préparatoires visant à modifier la forme de l’État. Les peines prononcées dans ce dossier sont parmi les plus lourdes de la période : Rached Ghannouchi y a été condamné à vingt ans de prison. Nadia Akacha et Lotfi Zitoun, en fuite à l’étranger, ont été condamnés par contumace à trente-cinq ans chacun. L’ancien chef du gouvernement Youssef Chahed, également cité, a formé un pourvoi en cassation — aucune condamnation définitive n’a donc été prononcée à son encontre sur le fond.
Hamzaoui, lui, a purgé sa peine. Et la ville l’a accueilli comme on accueille quelqu’un dont on conteste la condamnation — non comme un criminel qui a payé sa dette envers la société, mais comme un homme que la société estime avoir été victime d’une injustice.

Une rue qui parle, des associations qu’on réduit au silence


La libération d’Hamzaoui survient dans une semaine particulièrement dense sur le plan politique et social. Des manifestations contre la hausse du coût de la vie ont eu lieu dans plusieurs villes tunisiennes. D’autres rassemblements ont réclamé le respect des libertés publiques et un retour à des pratiques démocratiques. Des militants ont été interpellés avenue Bourguiba à Tunis pour avoir simplement distribué des tracts appelant à marcher.
Dans le même temps, les décisions de suspension administrative contre des organisations de la société civile continuent de s’accumuler. La Ligue tunisienne des droits de l’homme, fondée en 1977 et doyenne des organisations de défense des droits humains dans le monde arabe, a vu ses activités suspendues pour un mois. L’organisation Avocats sans frontières a reçu une notification similaire. L’Organisation tunisienne des jeunes médecins a été gelée trente jours — à la veille d’une conférence de presse qu’elle s’apprêtait à tenir. Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux et l’association Al-Khat subissent des pressions multiformes.
Cette coïncidence — une rue qui s’exprime malgré les risques, des organisations qu’on empêche de s’exprimer par voie administrative — dessine un portrait en creux de l’espace public tunisien en 2026 : des canaux officiels de la société civile obstrués, et une parole citoyenne qui cherche d’autres chemins pour se faire entendre.
Pendant ce temps, le président Kaïs Saïed multiplie les visites dans des quartiers populaires — Tunis, ses banlieues, ses périphéries — dans un registre de proximité qui tranche avec la sévérité de la gestion politique. Ces déplacements, largement couverts par les médias proches du pouvoir, ont pour fonction de maintenir un lien visible avec une base populaire dont la fidélité est un enjeu central pour le régime. Mais ils interviennent dans un contexte économique et social qui ne s’améliore pas : inflation persistante, chômage des jeunes à des niveaux structurellement élevés, émigration de compétences — médecins, ingénieurs, juristes — qui s’accélère, et un accord avec le Fonds monétaire international qui peine à se concrétiser faute de réformes structurelles suffisantes.

La Tunisie de 2026 : anatomie d’une crise qui s’installe


Pour comprendre ce que vivent les Tunisiens en ce printemps 2026, il faut revenir sur la trajectoire des cinq dernières années et mesurer l’écart entre les promesses de 2021 et la réalité d’aujourd’hui.


Lorsque Kaïs Saïed a suspendu le Parlement le 25 juillet 2021 et s’est arrogé les pleins pouvoirs, une partie de la population tunisienne a accueilli cette rupture avec un mélange de soulagement et d’espoir. Le système parlementaire issu de 2011 était paralysé par des luttes partisanes incessantes, l’économie stagnait, la corruption demeurait endémique. Le discours présidentiel — rupture avec les élites, retour au peuple, nouveau contrat social — avait une résonance réelle dans une société épuisée par une décennie de transition difficile.
Cinq ans après, le bilan que dressent les observateurs est sévère sur plusieurs plans. La nouvelle Constitution de 2022 a concentré le pouvoir de manière inédite dans les mains du président, affaiblissant les contre-pouvoirs sans les remplacer par des mécanismes alternatifs de gouvernance efficaces. L’Assemblée des représentants du peuple, reconstituée sous un format différent, dispose d’une influence réelle limitée. Les instances indépendantes créées après 2011 — Instance Vérité et Dignité, Instance nationale de lutte contre la corruption, Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle — ont été soit dissoutes, soit marginalisées, soit vides de leur substance.
Sur le plan économique, la situation reste préoccupante. Le taux de chômage des jeunes dépasse structurellement les 35 % selon les estimations disponibles. L’inflation a pesé lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes. Les pénuries de produits de base — sucre, farine, huile subventionnée — ont scandé l’actualité de ces dernières années, créant des tensions dans les quartiers populaires que les visites présidentielles ne résolvent pas. La dette publique reste à des niveaux élevés, et les négociations avec le FMI buttent sur des réformes — notamment la réduction des subventions et la restructuration des entreprises publiques déficitaires — que le gouvernement tarde à engager, conscient de leur coût social et politique.
C’est dans ce contexte de frustration économique persistante que les manifestations contre la vie chère trouvent leur terreau. Elles ne sont pas nouvelles en Tunisie — le mouvement Fech Nestannew de 2018 avait déjà exprimé ce ras-le-bol — mais elles surviennent aujourd’hui dans un espace public plus contraint, où les libertés d’expression et de manifestation sont plus précaires qu’elles ne l’étaient entre 2011 et 2021.
Sur le plan politique, l’opposition tunisienne est dans une situation difficile. Une partie de ses figures les plus connues sont emprisonnées ou contraintes à l’exil. Rached Ghannouchi, Chaïma Issa, Jaouhar Ben Mbarek, Chawki Tabib, Sihem Ben Sedrine — des noms qui couvrent des sensibilités politiques très différentes, mais qui se retrouvent tous, d’une manière ou d’une autre, dans le viseur d’une justice dont l’indépendance est questionnée. Des figures de l’opposition en exil — à Paris, à Bruxelles, à Londres — tentent de maintenir une présence internationale et de peser sur le débat depuis l’étranger, avec des résultats inégaux et une capacité de mobilisation intérieure limitée.

Ce que dit l’accueil d’Ezzahra


Revenir à Ezzahra, à ces images d’un ancien maire accueilli en héros par ses concitoyens, c’est lire dans ce rassemblement spontané quelque chose que les sondages ne mesurent pas toujours bien : l’état du lien de confiance entre les Tunisiens et leurs institutions.
Quand une communauté choisit d’accueillir un condamné non comme un fautif mais comme une victime, elle dit quelque chose sur la légitimité qu’elle accorde à la condamnation. Quand des manifestants descendent dans la rue malgré les arrestations préventives. Quand des avocats nouent un brassard rouge dans les prétoires. Quand des jeunes médecins voient leur conférence de presse annulée par notification administrative — tous ces gestes, pris séparément, sont des signaux faibles. Ensemble, ils forment un tableau.
Ce tableau n’est pas celui d’un pays au bord de l’explosion. La Tunisie ne vit pas une crise aiguë au sens d’un mouvement de masse organisé et porteur d’un projet alternatif clair. Ce qu’elle vit est peut-être plus insidieux : une érosion lente, faite de résignations accumulées, de départs vers l’étranger, de retraits du jeu politique, et d’une méfiance croissante envers des institutions qui peinent à démontrer leur impartialité.

Dans les semaines qui viennent, plusieurs échéances se profilent. Les grèves du barreau tunisien sont programmées jusqu’au 18 juin. Les audiences dans les procès de figures de l’opposition se poursuivent. Les organisations suspendues attendent la levée de leurs gels. Et quelque part dans cette ville de plusieurs millions d’habitants qu’est le Grand Tunis, des citoyens ordinaires continuent de faire leurs courses en comptant, d’envoyer des CV à l’étranger, et de regarder les nouvelles avec un mélange de lassitude et d’attention. Ce que la Tunisie choisira de faire de cette tension diffuse — la résoudre par le dialogue ou la comprimer davantage — définira largement ce que sera le pays dans les années à venir.

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