La Une
Manifestation Tunisie 5 juin 2026 : dans la rue pour la liberté d’expression, cinq ans après le virage autoritaire
«Hâat hassilet hokmek !» «Présente ton bilan !» Des Tunisiens réclament des comptes
Des citoyens, militants et défenseurs des libertés civiles se donnent rendez-vous ce vendredi 5 juin 2026, à 17h30, au jardin du martyr Mohamed Brahmi — dit jardin Jeanne d’Arc — en plein cœur de Tunis, pour un rassemblement de protestation organisé à l’initiative de plusieurs composantes de la société civile tunisienne. Ils entendent dresser un bilan critique de cinq années de gouvernance concentrée entre les mains du président Kaïs Saïed, dénoncer ce qu’ils qualifient de mise au pas des médias publics, et exiger l’abrogation du décret-loi n°54, ce texte controversé sur les «fausses informations» qui a envoyé plusieurs journalistes et chroniqueurs derrière les barreaux. La mobilisation s’inscrit dans un contexte de dégradation documentée et continue des libertés fondamentales en Tunisie.

Le décret 54, cible centrale des manifestants
Le mot d’ordre de la manifestation est clair : «Non au décret 54, non à la criminalisation de la parole libre.» Promulgué en septembre 2022 par le président Saïed par voie d’ordonnance — sans débat parlementaire, le Parlement élu ayant été suspendu depuis juillet 2021 —, ce décret-loi punit de peines pouvant aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement quiconque est reconnu coupable de diffusion de «fausses informations» susceptibles de «porter atteinte à la sécurité de l’État» ou aux «relations internationales».
Ses détracteurs — syndicats, avocats, ONG — dénoncent depuis son entrée en vigueur une définition délibérément vague qui permettrait de poursuivre toute voix critique à l’égard du pouvoir. Les faits leur donnent des arguments concrets. Les journalistes Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies, animateurs de l’émission L’Émission impossible sur Radio IFM, ont été arrêtés le 11 mai 2024 et condamnés le 22 janvier 2026 à trois ans et demi de prison supplémentaires, après avoir déjà purgé huit mois d’emprisonnement pour diffusion de fausses nouvelles sur le fondement de ce même décret. L’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani a, quant à elle, été condamnée le 13 avril 2026 à dix-huit mois de prison, tandis que Ghassen Ben Khelifa, rédacteur en chef du quotidien indépendant Inhiyez, a écopé de deux ans de prison en mars 2026. RSFTunisie Focus
Les manifestants réclament également une réforme de l’audiovisuel public, dénonçant ce qu’ils désignent comme la transformation des médias d’État en «porte-voix du pouvoir». Le mot d’ordre «Médias publics libres, pas de trompettes de l’autorité» résume une inquiétude largement partagée dans les milieux journalistiques.
Cinq ans de gouvernance présidentielle : quel bilan ?
Le titre arabe du rassemblement — «Hâat hassilet hokmek !» («Présente ton bilan !») — constitue en lui-même une revendication politique. Il interpelle directement le président Saïed, arrivé au pouvoir en octobre 2019, et dont le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021 — suspension du Parlement, prise de l’exécutif, puis dissolution du Conseil supérieur de la magistrature — a radicalement restructuré l’architecture constitutionnelle tunisienne. Une nouvelle Constitution, adoptée par référendum en juillet 2022 avec un taux de participation officiellement estimé à 30,5%, a consacré un régime présidentiel fort, réduisant significativement les contre-pouvoirs.
RSF souligne que depuis l’arrivée de Kaïs Saïed au pouvoir en 2019, le président n’a reçu aucun journaliste au palais de Carthage, en dépit des protestations répétées du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). L’organisation note en outre que le chef de l’État a, à plusieurs reprises, appelé les médias publics à s’inscrire dans ce qu’il qualifie de guerre de libération nationale.
Le SNJT a publié à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse son rapport annuel, qui recense 154 atteintes contre des journalistes durant la période allant du 1er avril 2025 au 1er avril 2026. Observatoire du journalisme
La Tunisie au 137e rang mondial : une chute de 65 places en six ans
Les chiffres de Reporters sans frontières (RSF) constituent le socle factuel de la mobilisation. Dans son classement 2026 de la liberté de la presse, RSF place la Tunisie au 137e rang sur 180 pays, avec un score de 40,43%, contre le 129e rang en 2025. Depuis 2020, où le pays se classait 72e, la Tunisie a perdu 65 places en six ans.
RSF décrit une situation où «les partisans du président dominent les plateformes médiatiques, imposant un récit favorable au chef de l’État», et où «face aux pressions judiciaires, politiques et économiques, l’autocensure des professionnels des médias gagne du terrain». RSF
RSF considère par ailleurs que la Constitution adoptée en 2022, en renforçant les pouvoirs présidentiels, a affaibli les contre-pouvoirs institutionnels, et pointe le recours au décret-loi 54 comme un instrument susceptible de restreindre la liberté d’expression. Technomedia
Un contexte régional et historique tendu
La manifestation du 5 juin s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis 2011 et la révolution qui avait chassé Ben Ali, la Tunisie avait été longtemps présentée comme le seul succès de «l’exception démocratique arabe». La transition — imparfaite, chaotique, mais réelle — avait permis l’émergence d’un pluralisme médiatique inédit dans la région.
Depuis le coup de force institutionnel de juillet 2021, le paysage médiatique est dominé par un discours uniforme favorable au président, malgré la résistance de certains médias, et la fragilité économique de nombreux médias privés pousse certaines rédactions à privilégier des contenus commerciaux au détriment de l’information. Inkyfada
Sur le plan législatif, le décret 54 n’est pas le seul outil pointé du doigt. Des textes hérités de l’ère Ben Ali continuent d’être mobilisés dans certaines procédures judiciaires visant des journalistes. La Cour de cassation de Tunis a certes annulé, le 3 février 2025, le renvoi de Sonia Dahmani devant la chambre criminelle, estimant que les dispositions du décret-loi 54 ne s’appliquent pas aux médias une décision saluée par les défenseurs de la liberté de la presse, mais qui n’a pas mis fin aux poursuites.
Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), en collaboration avec des groupes de la société civile, a intensifié ses efforts pour mettre fin aux poursuites contre les journalistes fondées sur le décret 54, insistant sur le fait que le décret 115 de la loi sur la presse devrait plutôt s’appliquer aux questions relatives à la profession.
La société civile tunisienne, malgré les restrictions croissantes à son espace d’action, maintient une présence dans le débat public. Syndicats, associations de défense des droits humains, réseaux d’avocats et collectifs de journalistes continuent de se coordonner, en dépit d’un cadre légal de plus en plus contraignant.
Une rue qui se souvient qu’elle a déjà changé l’histoire
Le choix du jardin Jeanne d’Arc — rebaptisé jardin du martyr Mohamed Brahmi, du nom du député assassiné en juillet 2013 dont la mort avait provoqué une grave crise politique — n’est pas anodin. Ce lieu de mémoire, au cœur de Tunis, est depuis 2011 un point de convergence symbolique pour les mobilisations citoyennes.
La question qui se pose, au-delà du nombre de manifestants qui répondront à l’appel ce vendredi soir, est celle de la capacité de la société civile tunisienne à peser sur des équilibres institutionnels désormais très défavorables à toute forme de contre-pouvoir. La rue a, par deux fois en treize ans, modifié le cours de l’histoire tunisienne. Suffira-t-il d’une troisième fois pour que le débat sur la liberté d’expression retrouve droit de cité dans les instances où se décident les lois?
-
La Une3 semaines agoSihem Ben Sedrine, ou le procès d’une mémoire nationale — Justice transitionnelle, libertés et démocratie en Tunisie
-
La Une2 mois agoTunisie : un mandat de dépôt émis contre l’ex-bâtonnier Chawki Tabib dans le cadre d’un cinquième dossier judiciaire
-
La Une2 mois agoTunisie : un député déclare qu’« une femme africaine ne peut pas être violée » car « les Tunisiennes sont belles »
-
Politique2 mois agoAccusations posthumes et rumeurs de cellule : quand un détenu de longue peine mobilise Kissinger depuis l’au-delà
-
La Une2 mois agoQuand les » médias tunisiens » deviennent tribunes de la haine : le racisme assumé contre les migrants subsahariens
-
La Une2 mois agoAnnulation d’une visite parlementaire française à Tunis : une mise à l’index politique qui gèle la diplomatie
-
La Une1 mois agoTunisie : le journaliste Zied El Heni convoqué puis placé en détention après un post sur Facebook
-
La Une2 mois agoTunisie : Sonia Dahmani condamnée en appel à un an et six mois de prison pour avoir « dénoncé le racisme »