Culture
Tunisie : Kaïs Saïed et la « démocrature » tunisienne sous la loupe de Hatem Nafti
À l’occasion de la parution de son ouvrage Notre ami Kaïs Saïed. Essai sur la démocrature tunisienne, préfacé par Gallagher Fenwick, l’essayiste franco-tunisien Hatem Nafti a partagé ses réflexions sur la situation politique en Tunisie lors d’une rencontre-débat au Salon du Livre de Genève 2025. Son analyse met en lumière les paradoxes du régime de Kaïs Saïed, un populisme qui se revendique du peuple tout en s’éloignant de ses aspirations.
Un populisme sans le peuple ?
Hatem Nafti souligne que le populisme de Kaïs Saïed correspond à la définition classique du politologue Cas Mudde, qui voit le populisme comme une idéologie divisant la société en deux camps antagonistes : le peuple pur et l’élite corrompue. Cette vision se reflète dans le slogan de campagne de Saïed en 2019 : « Le peuple veut ». Cependant, Nafti note que ce populisme n’est pas populaire, comme en témoignent les taux de participation historiquement bas aux scrutins organisés depuis le coup d’État du 25 juillet 2021. Le référendum constitutionnel de 2022 n’a ainsi attiré que 30 % des électeurs, et les élections législatives et locales ont été marquées par une abstention record.
Nafti explique que cette abstention ne signifie pas pour autant un rejet massif de Saïed. Le président tunisien parvient à maintenir un narratif qui séduit une partie de la population, en attribuant tous les problèmes du pays à des complots impliquant des boucs-émissaires variés : anciennes élites, migrants, puissances étrangères, etc. Ce discours, bien qu’angoissant, permet de créer un sentiment d’unité autour de Saïed, même si celui-ci repose davantage sur des rejets que sur un projet politique concret.
La question migratoire au cœur des tensions
La question migratoire est devenue centrale sous le régime de Saïed, selon Nafti. La Tunisie, située à moins de 150 kilomètres de l’Italie, est un point de passage privilégié pour les migrants cherchant à rejoindre l’Europe. Cependant, l’approche de Saïed sur cette question est marquée par un discours raciste et complotiste. Le président a notamment adopté la théorie du « Grand remplacement », accusant les migrants subsahariens de participer à une entreprise criminelle visant à modifier la composition démographique de la Tunisie.
Ce discours a exacerbé les tensions raciales, conduisant à des scènes de « chasse à l’homme noir » en février 2023. Depuis, les autorités ont ciblé les associations d’aide aux migrants, accusées de blanchiment d’argent et d’aide à l’installation des migrants. Nafti critique cette stratégie, qui permet à l’État de se défausser sur des maillons faibles plutôt que de s’attaquer aux causes profondes de la migration.
Un régime autoritaire sans croissance économique
Nafti compare le régime de Saïed à celui de Ben Ali, mais souligne une différence majeure : l’absence de croissance économique. Sous Ben Ali, un pacte tacite liait la population aux gouvernants, échangeant la liberté contre la stabilité économique. Aujourd’hui, la Tunisie fait face à une crise économique grave, avec des pénuries alimentaires et un endettement croissant. Saïed attribue ces problèmes à des complots, refusant par exemple un prêt du FMI en 2023 au motif qu’il était conditionné à des réformes antisociales.
Le président tente de relancer l’économie par des initiatives comme les entreprises communautaires, mais celles-ci peinent à attirer des investisseurs. Seules 70 entreprises ont vu le jour en deux ans, loin des objectifs escomptés.
La réaction timide de l’Europe
Nafti note que la France et l’Europe semblent accepter paisiblement la situation politique en Tunisie. Cette attitude s’explique en partie par la question migratoire. En juillet 2023, des dirigeants européens, dont Ursula von der Leyen et Giorgia Meloni, se sont rendus à Tunis pour signer un mémorandum d’entente visant à renforcer la coopération en matière migratoire en échange d’aides financières. Par ailleurs, les Occidentaux craignent que la Tunisie ne se tourne vers des puissances rivales comme la Russie, la Chine ou l’Iran, ce qui explique leur réaction prudente face au tournant autoritaire de Saïed.
En conclusion, Hatem Nafti offre une analyse critique et nuancée du régime de Kaïs Saïed, mettant en lumière les contradictions d’un populisme qui se revendique du peuple tout en s’éloignant de ses aspirations. Son ouvrage, Notre ami Kaïs Saïed, invite à une réflexion approfondie sur l’avenir de la démocratie tunisienne dans un contexte de crise politique et économique.
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