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Tunisie : La République derrière les barreaux, le combat de huit femmes pour la liberté
À la veille du 8 mars, alors que les manifestations féministes se préparent à Paris, la situation des droits humains en Tunisie n’a cessé de se dégrader depuis le coup de force du 25 juillet 2021. Figures de l’opposition, militantes antiracistes, avocates : plusieurs femmes paient aujourd’hui le prix de leur engagement derrière les barreaux.
Elles s’appellent Saadia Mosbah, Abir Moussi, Chaima Issa ou Olfa Hamdi. Huit noms que les organisations de défense des droits humains égrènent comme un inventaire des libertés perdues. Huit femmes que la justice tunisienne poursuit ou a condamnées, pour des motifs que leurs soutiens jugent politiques. Alors que la communauté internationale s’interroge sur la possibilité de requalifier la Tunisie en « pays d’origine sûr » pour l’immigration, la société civile tire la sonnette d’alarme .
Depuis le 25 juillet 2021, date à laquelle le président Kaïs Saïed a gelé le Parlement et limogé le gouvernement, l’édifice démocratique tunisien, seul rescapé des printemps arabes, s’est progressivement effrité. Le décret-loi n°54 de 2022, réprimant les « fausses nouvelles », est devenu l’instrument d’un verrouillage systématique de l’espace public, selon de multiples rapports d’ONG.
Huit femmes, huit procès, une même accusation : avoir parlé
Saadia Mosbah, figure historique de la lutte antiraciste en Tunisie, croupit en prison depuis le 6 mai 2024. Fondatrice de l’association « M’nemty » (« Mon rêve »), cette femme de 57 ans est poursuivie pour « blanchiment d’argent » et « enrichissement illicite ». Son procès, dont l’audience a été reportée au 26 février 2026, est suivi de près par la Commission internationale de juristes qui dénonce une « détention arbitraire ». Pour ses soutiens, les accusations visent à réduire au silence celle qui n’a cessé de dénoncer les discriminations subies par la communauté noire en Tunisie.

Abir Moussi, avocate et figure de proue de l’opposition, a écopé le 12 décembre 2025 d’une peine de douze ans de prison. Présidente du Parti destourien libre (héritier du RCD de Ben Ali), cette fervente opposante au président Saïed n’a jamais cessé, depuis son arrestation en octobre 2023, de dénoncer ce qu’elle qualifie de « régime putschiste ». Ses partisans, mais aussi plusieurs ONG internationales, jugent sa condamnation « politiquement motivée ».

Chaima Issa, militante et figure du Front de salut national, a été condamnée en novembre 2025 à vingt ans de réclusion dans le cadre de la très médiatisée « affaire du complot ». Avec elle, plusieurs personnalités politiques et militantes sont jugées pour des chefs d’accusation aussi vastes que flous : « tentative de déstabilisation de l’État » et « complot contre la sûreté de l’État ». Son cas est devenu emblématique de ce que les avocats de la défense dénoncent comme une instrumentalisation de la justice.

Olfa Hamdi, cheffe du parti de la Troisième République, a été arrêtée le 16 février 2026, à peine descendue de l’avion à l’aéroport de Tunis. Ancienne PDG de Tunisair, cette opposante vivant en exil appelait ouvertement à la formation d’un gouvernement de transition. Son interpellation constitue un signal adressé à toute l’opposition : l’exil n’est plus un sanctuaire.

Siwar Bargaoui : Bien que moins médiatisée, son parcours est malheureusement typique de la répression qui frappe la société civile. Son cas illustre la manière dont le simple activisme peut mener derrière les barreaux.

L’extension de la répression aux militantes pro-palestiniennes
Le 5 mars 2026, soit trois jours avant la Journée internationale des droits des femmes, de nouvelles interpellations sont venues élargir le spectre de la répression. Les autorités tunisiennes ont placé en détention plusieurs militants pro-palestiniens préparant une nouvelle flottille humanitaire à destination de Gaza, parmi lesquels Jawaher Chenna, membre du comité de pilotage de la « Flottille mondiale Sumud » et de l’organisation tunisienne qui la soutient .

Selon des informations de presse, l’unité de la Garde nationale chargée des crimes financiers a ouvert une enquête pour soupçons de blanchiment d’argent, fraude et usage présumé abusif de fonds collectés par dons pour la campagne de la flottille . L’enquête viserait plusieurs responsables et membres du comité de pilotage, certains ayant été placés en garde à vue pour vérification de l’origine et de la gestion des fonds collectés.
Si les autorités tunisiennes n’ont pas officiellement commenté ces détentions, les organisateurs dénoncent une action visant des militants soutenant la cause palestinienne et exigent leur libération immédiate . Les interpellations de Jawaher Chenna et de Sana Msehli s’inscrivent dans un contexte de durcissement préalable : quelques jours plus tôt, les forces de sécurité avaient empêché une cérémonie au port tunisien de Sidi Bou Saïd destinée à honorer les travailleurs portuaires ayant soutenu la précédente mission de la flottille l’année dernière .

Ces arrestations interviennent alors que les autorités avaient déjà interdit un événement prévu jeudi à Tunis qui devait accueillir des militants internationaux, dont la militante suédoise pour le climat Greta Thunberg .
À ces noms s’ajoutent ceux de Salwa Ghrissa, directrice exécutive de l’ONG « Promotion du droit à la différence », arrêtée fin 2024 pour des accusations financières non étayées ; Siwar Bargaoui, Leila Kallel et Hajer Aouadi, militantes moins médiatisées mais dont les parcours illustrent la mécanique répressive qui frappe désormais la société civile dans sa diversité.
La solidarité criminalisée : le cas Ramlah Dahmani
Le cas de Ramlah Dahmani illustre l’extension du domaine de la répression. En juillet 2025, cette femme a été condamnée par contumace à deux ans de prison pour avoir… dénoncé les conditions de détention de sa sœur, l’avocate Sonia Dahmani, elle-même incarcérée.
Pour les organisations de défense des droits humains, cette condamnation marque « une dangereuse escalade dans le ciblage des femmes défenseures des droits humains et la criminalisation de la solidarité ». L’instrumentalisation du décret 54 atteint ici un nouveau degré : ce n’est plus seulement l’opinion exprimée qui est punie, mais l’acte même de solidarité familiale.
L’inquiétant rétrécissement de l’espace démocratique
Au-delà de ces cas individuels, c’est l’ensemble du paysage institutionnel tunisien qui interroge. Selon des sources concordantes, on assiste à un « démantèlement des garanties institutionnelles, une érosion de l’indépendance judiciaire et une répression de la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique ».
Les élections présidentielles de 2024, analysées par la presse internationale, s’étaient déjà déroulées dans un climat de restriction des libertés . Depuis, la machine s’est emballée. Le paysage médiatique s’est uniformisé, les opposants ont été réduits au silence ou contraints à l’exil, et la société civile subit une pression constante.
Dans ce contexte, la question du classement de la Tunisie comme « pays d’origine sûr » par l’Union européenne fait débat. En février 2026, trente-neuf organisations de sauvetage en mer et de défense des droits humains ont vivement rejeté cette perspective, estimant qu’elle « revient à décerner une sorte de label de qualité en matière de droits humains à des gouvernements autoritaires » . Une mise en garde adressée à Bruxelles, alors que l’UE négocie avec Tunis un accord migratoire controversé.
Le 8 mars comme acte de résistance
C’est dans ce climat que le 8 mars prend une dimension particulière. Loin d’être une simple célébration, la Journée internationale des droits des femmes devient, pour les opposantes et leurs soutiens, un acte de résistance.
À Paris, le Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme (CRLDH) appelle à un rassemblement ce dimanche 8 mars. De 11 heures à 14 heures, un village féministe investira la place Stalingrad, avant une marche vers République via la gare du Nord. L’objectif : porter les noms de ces huit femmes, « leur place est parmi nous, pas derrière les barreaux », selon les organisateurs.
La formule du CRLDH résume l’esprit de cette mobilisation : « Le 8 mars n’est pas une fête, c’est une résistance. » Une résistance qui, en Tunisie, s’écrit aujourd’hui au féminin pluriel, depuis les cellules de prison où attendent Saadia Mosbah, Abir Moussi et les autres.
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