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Cent jours derrière les barreaux : Ayachi Hammami, l’avocat qu’on a voulu faire taire
Le militant, condamné à cinq ans de prison dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », est incarcéré à la prison de Mornaguia depuis le 2 décembre 2025. Son cas est devenu un symbole de la dérive autoritaire dénoncée par les organisations internationales.
Le 12 mars 2026 marque le centième jour d’incarcération d’Ayachi Hammami, avocat tunisien de 66 ans, figure historique du mouvement des droits humains. Détenu à la prison de Mornaguia, en périphérie de Tunis, il purge une peine de cinq ans prononcée en appel par la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme auprès de la Cour d’appel de Tunis.
Son arrestation, survenue le 2 décembre 2025 à son domicile dans la banlieue de la capitale, est intervenue quatre jours après la confirmation, par cette même cour, des condamnations de 34 accusés dans le cadre de l’« affaire du complot contre la sûreté de l’État » — un procès collectif dont les conditions ont fait l’objet de vives critiques de la part d’organisations de défense des droits humains et d’experts des Nations unies.
Une affaire à rebondissements
Ayachi Hammami était, à l’origine, l’un des avocats de la défense dans cette procédure ouverte en février 2023, qui visait des personnalités de l’opposition, des militants, des juristes et des hommes d’affaires. En mai 2023, le juge d’instruction l’a ajouté à la liste des suspects, avant de l’inculper en octobre de la même année. M. Hammami était leur avocat jusqu’en mai 2023, date à laquelle le juge d’instruction l’a ajouté à la liste des suspects, puis l’a inculpé en octobre 2023.
Condamné à huit ans de prison en première instance, sa peine a été ramenée à cinq ans de prison et deux ans de surveillance administrative par la Cour d’appel. Ses avocats avaient déposé, le jour même de son arrestation, un pourvoi en cassation ainsi qu’une requête en suspension d’exécution de la peine. Ces recours n’ont pas empêché son interpellation.
Dans une vidéo pré-enregistrée et publiée sur ses réseaux sociaux peu après son arrestation, l’avocat a déclaré : « Si vous regardez cette vidéo, cela veut dire que j’ai été arrêté par les autorités de Kaïs Saïed et jeté dans l’une des prisons pour purger une peine de cinq ans. » Il y annonçait également le début d’une grève de la faim immédiate.
Cette grève a duré quarante-quatre jours, du 2 décembre 2025 au 14 janvier 2026. Sa santé en a été gravement menacée. Des témoignages médicaux transmis par ses avocats avaient alerté les organisations internationales sur le caractère critique de son état à l’approche du quarante-troisième jour. Il a finalement levé ce mouvement de protestation le 14 janvier, sans que sa situation judiciaire n’évolue.
Par ailleurs, M. Hammami fait l’objet d’une autre affaire sur la base du décret-loi 54 sur la lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication, suite à une plainte déposée par le ministère de la justice pour une déclaration qu’il a faite en tant qu’avocat dans le cadre de la défense de juges arbitrairement révoqués.
Un parcours de défenseur
Ayachi Hammami est un avocat qui a consacré des décennies de sa vie à la défense des victimes de violations des droits humains, un défenseur de la démocratie et de l’État de droit, et l’une des figures les plus respectées du mouvement des droits humains en Tunisie.
Déjà, sous la dictature de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali, il a subi intimidations et représailles en raison de son militantisme. Après la révolution de 2011, il a poursuivi son engagement au sein des structures de la société civile. En 2020, il a exercé pendant six mois les fonctions de ministre chargé des droits humains et des relations avec les instances constitutionnelles et la société civile.
Depuis le tournant autoritaire du 25 juillet 2021, lorsque le président Kaïs Saïed a suspendu le Parlement et concentré les pouvoirs entre ses mains, Ayachi Hammami s’est imposé comme l’un des défenseurs les plus constants de l’État de droit. Il a dénoncé les atteintes à la Constitution, défendu les juges arbitrairement révoqués et lancé une association de défense des libertés menacées par le nouveau régime.
Il était notamment le porte-parole du comité de défense des 57 magistrats licenciés sans motif valable le 1er juin 2022 par décret présidentiel.
Les experts des Nations unies se sont déclarés, en décembre 2025, « profondément choqués » par sa condamnation, estimant que « poursuivre des professionnels du droit et les qualifier de terroristes uniquement pour avoir exercé leurs fonctions ou leur liberté d’expression constitue une menace directe pour l’intégrité et l’équité des procédures judiciaires en Tunisie ».
Un recul généralisé des libertés
L’affaire Hammami s’inscrit dans un contexte de restriction systématique de l’espace civique en Tunisie. Le 19 avril 2025, le Tribunal de première instance de Tunis avait condamné 37 personnalités de l’opposition — dont Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, des avocats et des défenseurs des droits humains — à des peines allant de quatre à soixante-six ans de prison pour « complot contre la sûreté de l’État » et « appartenance à une organisation terroriste ».
Ces condamnations ont été prononcées à l’issue d’un procès politique lors duquel les accusés n’ont pas eu la possibilité de présenter leur défense de manière adéquate.
Le décret-loi 54, adopté en 2022, qui criminalise la diffusion d’informations susceptibles de nuire à l’État, est devenu un instrument régulièrement utilisé contre journalistes, avocats et militants. L’avocate Sonia Dahmani a été violemment arrêtée dans les locaux de l’Ordre national des avocats en mai 2024 et fait l’objet de plusieurs affaires pénales, toutes initiées en vertu de ce décret, pour avoir exprimé son opinion dans une émission télévisée.
Pour Human Rights Watch, « avec ces arrestations, les autorités tunisiennes sont effectivement parvenues à mettre la majeure partie de l’opposition politique derrière les barreaux ».
Vingt et une organisations juridiques internationales ont, en décembre 2025, signé une déclaration conjointe appelant à la libération immédiate et inconditionnelle d’Ayachi Hammami, et exhortant les autorités tunisiennes à respecter les garanties fondamentales protégeant la profession d’avocat.
À ce jour, les autorités tunisiennes n’ont pas répondu publiquement à ces appels. Ayachi Hammami demeure incarcéré à la prison de Mornaguia.
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Avec les informations de Human Rights Watch, Amnesty International, la FIDH et le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.
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